Ces femmes qui ne peuplent pas (encore) nos rues

La comédienne bruntrutaine Denise Perronne a joué avec les plus grands réalisateurs. ArCJ, 10 J 132.12
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PORRENTRUY Dans la cité des Princes-Évêques, aucune (aucune!) rue ne porte le nom d’une femme. Une conseillère de ville s’est émue de cette situation et demande que la Municipalité féminise ses odonymes. Parce que Marie-Madeleine Prongué et Denise Perronne valent bien Joseph Trouillat et Jean-François Comment. Ou bien?

C’est un mouvement qui touche plusieurs villes de Suisse. À Genève, une association féministe a recensé cent femmes ayant marqué l’histoire du canton et, tous les quinze jours, appose dix nouvelles plaques dans les rues de la ville. À Moutier, la Ville a pris contact avec la Société jurassienne d’émulation pour l’aider à recenser les Prévôtoises susceptibles d’avoir une rue à leur nom. À Delémont, une motion allant dans le même sens est en préparation. Et à Porrentruy, cette motion a été déposée. Elle est signée de la conseillère de ville socialiste Christine Choulat, qui en a eu l’idée dans le mouvement de la grève des femmes du 14 juin dernier. «On a beaucoup parlé en préparant cette grève de ces femmes qui sont absentes partout… Et puis Marie-Madeleine Prongué est morte, et je me suis dit: « Voilà une femme qui a un parcours »!»

Marie-Madeleine Prongué, première conseillère aux États du Canton du Jura. ©DIJU

Née en 1939, décédée au mois de mai dernier, Marie-Madeleine Prongué a été la première conseillère aux États du canton du Jura, en 1985. Elle avait auparavant présidé le Conseil de ville de Porrentruy et le PDC Jura et siégé comme députée au Parlement jurassien, tout cela en élevant ses cinq enfants. «Elle était aussi très engagée dans le mouvement ATD Quart-Monde», souligne Christine Choulat.

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Pas de règlement sur les noms de rues

Si elle avait été genevoise, la «candidature» de Marie-Madeleine Prongué à un odonyme – l’appellation savante des noms de voies de communication: rues, allées, places, chemins, etc. – ne pourrait cependant pas être prise en considération, du moins pas dans l’immédiat. Car dans la cité de Calvin, le choix des noms de rues obéit à deux critères: il doit s’agir de personnalités ayant marqué de manière pérenne l’histoire de la ville et décédées depuis plus de dix ans. Mais rien de tel à Porrentruy, où aucun règlement ne régit l’attribution des noms de rues, en tout cas pas à la connaissance du chancelier François Valley: «C’est le Conseil municipal qui décide et cela se fait au cas par cas.» L’exécutif s’est parfois appuyé sur des travaux d’historiens, parfois sur des propositions externes: «Pierre Henry (enseignant et chroniqueur bruntrutain décédé en 2008, ndlr) en a fait, par exemple», se souvient le chancelier. Mais «il y a peu de rues qui portent des noms de personnalités, relève François Valley. Ce sont le plus souvent des lieux-dits: rue d’Argile, rue de la Fontaine-aux-Chiens, etc.»

Quelques idées 

Ce n’est pourtant pas une raison pour Christine Choulat. «Il est nécessaire, écrit-elle dans sa motion, que les femmes soient visibles et qu’elles constituent des modèles à suivre pour les générations futures. (…) L’invisibilité des femmes dans les odonymes ne correspond pas à la réalité dans les faits!» S’il est vrai, comme le constate aussi Kiki Lutz, responsable du Dictionnaire jurassien (DIJU) de la Société jurassienne d’émulation (lire ci-dessous), qu’«écrire sur les femmes dans l’histoire demande plus de temps et de recherches que pour les hommes, parce qu’elles étaient marginalisées dans la vie publique et qu’elles le sont par conséquent aussi dans les sources dont nous disposons», une petite réflexion et quelques recherches permettent tout de même de faire émerger quelques noms.

Marthe Kellerhals-Reichler, cheffe d’entreprise. ArCJ, 178 Tr 227

On a déjà cité Marie-Madeleine Prongué, que Christine Choulat évoque dans sa motion. «Il y aurait aussi Denise Perronne ou Marthe Kellerhals-Reichler», poursuit la conseillère de ville. La première, actrice (1920-1978) a joué pour quelques-uns des plus grands noms du cinéma français: Mocky (Un drôle de paroissien), Tati (Mon oncle), Oury (Les aventures de Rabbi Jacob), entre autres. La seconde (1908-2001) a repris en 1943 le commerce de son père, alors qu’elle était veuve avec quatre enfants, obtenant des maîtrises en électricité et téléphone. Elle est aussi membre fondatrice de l’Association féminine pour la défense du Jura et a participé à la mise en place du Bureau de la condition féminine à la création du Canton.

Pâquerette Lièvre, praticienne du secret. © myheritage.ch

Et pourquoi pas, suggère encore Christine Choulat, Pâquerette Lièvre? Née en 1921 et décédée en 2005, cette Bruntrutaine s’est fait connaître loin à la ronde pour sa pratique du secret et a soigné «plusieurs dizaines de milliers de personnes au cours de sa vie», nous dit le DIJU. En remontant plus loin dans l’histoire, on peut citer aussi Jeanne Chevrolet (1589-1648), qui fut la première sœur ursuline à Porrentruy et a ensuite été supérieure de la congrégation. Ou Marie Billieux-Faber (1725-1806), dont la fondation qui porte son nom est toujours active et encourage la formation des jeunes domiciliés dans le district. Et on en oublie assurément… Le Conseil municipal, si la motion de Christine Choulat est acceptée par le Conseil de ville, risque fort de n’avoir que l’embarras du choix!

Claire Jeannerat

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L’année de la femme pour le DIJU

Fort de plusieurs milliers de notices, dont la majeure partie sont biographiques, le Dictionnaire jurassien (DIJU) de la Société jurassienne d’émulation n’en compte pourtant que 6,3% relatives à des femmes. Une inégalité flagrante mais pas exceptionnelle, puisque «la plupart des dictionnaires historiques se retrouvent dans une même situation, voire pire», lit-on sur le site internet www.diju.ch. Il n’empêche que la Société d’émulation a décidé d’y remédier en consacrant l’année 2019 exclusivement à l’édition de notices féminines. Une liste de 220 noms (pour l’ensemble du Jura historique, précisons-le) a été dressée, et la publication des premières notices a commencé. Par ailleurs, on l’a dit, l’Émulation a été approchée par la Ville de Moutier, et le sera sans doute prochainement par Delémont également, pour aider à l’élaborer une liste de femmes susceptibles de donner leur nom à une rue. «Porrentruy pourrait sans peine prendre le train en marche», conclut la conseillère de ville Christine Choulat. CLJ

Article paru dans notre édition abonnés n° 509 du 22 août 2019

Dans notre édition abonnés n° 581 du 11 février 2021, la première cheffe du Bureau de la condition féminine, Marie-Josèphe Lachat, revient sur la lutte pour les droits des femmes en marge du 50e anniversaire de la votation sur le suffrage féminin.

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