Clément Charles: «Je suis confiant pour l’avenir»

L'Ajoie, une marque qui se décline sur de multiples supports. Sébastien Fasnacht © Éditions L’Ajoie
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DISTRICT Homme de médias depuis plus de vingt ans, Clément Charles est l’éditeur qui a repris les activités des Éditions L’Ajoie à la fin de l’année 2017, juste après l’annonce de la disparition du titre. On fait le point avec lui sur la situation du média sur lequel il a décidé de miser.

Clément Charles, comment avez-vous vécu les trois années qui viennent de se passer?
Nous avons investi environ 35’000 francs par an dans les opérations du journal pour lui permettre de devenir ce qu’il est aujourd’hui: un vrai pôle d’information locale multimédia, présent sur tous les supports physiques (print, tv) et digitaux (web, réseaux sociaux). Le tout de manière indépendante et sans autre soutien que celui de nos lecteurs et annonceurs pour arriver enfin à une situation à l’équilibre en 2019, et normalement en 2020. Mais ça…. c’était avant le covid.

La situation actuelle est compliquée, comment s’en sort votre media?
Nous sommes un acteur de l’économie locale comme un autre. Donc le covid impacte brutalement notre activité. Pour la publicité, c’est le drame car nos clients sont fermés et/ou en crise… Les restaurants, la culture, les commerces et les associations, donc nos annonceurs «classiques», n’ont que très peu de visibilité sur l’avenir. Cela se traduit par moins de communication, ce qui se comprend. Par rapport à 2019, nous avons vendu presque 30% de publicité en moins, soit près de 50’000 francs de perte sèche. Pour 2020, nos préventes sont très basses par rapport à décembre 2019. À ces pertes nettes s’ajoutent les projets annulés, les investissements désormais inutiles et tout le coût administratif et moral de la gestion de cette crise.

Vous avez cependant pu bénéficier de plusieurs mesures de soutien.
Les RHT ont été simples à obtenir, mais ont été courtes et ne remboursent qu’une partie des dépenses nécessaires au maintien des emplois. Nous avons aussi eu un prêt covid de 44’000 francs, que nous allons désormais devoir rembourser mais qui nous a permis de ne pas transposer nos pertes de revenus sur nos fournisseurs ou nos salariés. La semaine passée, nous avons aussi reçu un soutien du canton de 10’000 francs qui se traduira par des achats de publicité dans les prochains mois. C’est un beau geste, peu significatif du point de vue financier, mais qui reste assez unique en Suisse et dont nous sommes reconnaissants.

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Comment envisagez-vous l’avenir? 
Malgré tout ce que je viens de vous dire, je suis confiant pour l’avenir. Comme père de famille ou entrepreneur, l’élégance cynique du pessimisme ne fait pas (plus?) partie de mes options. D’une part, pour ce qui est du covid, la sortie de crise en 2021 me paraît non seulement probable mais certaine. Soit la situation sanitaire s’améliorera vraiment, soit les mesures deviendront supportables. À mon avis, 2020 ne se répétera pas. D’autre part, depuis vingt ans, j’ai toujours défendu une vision des entreprises de médias comme des organisations souples et dynamiques, aptes à se réinventer en permanence, tout en tirant avantage des nouvelles technologies (digitalisation, stockage en ligne, télétravail). On est donc prêts pour continuer à se repenser chaque semaine et chaque mois comme on le fait depuis trois ans. De plus, notre manière de collaborer était déjà compatible avec l’organisation du travail qui semble se dessiner pour ce «monde d’après».

Attendez-vous un soutien supplémentaire de l’État?
Chaque niveau d’autorité est différent, autant du point de vue de ses moyens que de ses missions légales ou de ses ambitions démocratiques. Côté fédéral, il faut que l’aide indirecte à la presse via la couverture des frais postaux à 100% continue. Si on veut vraiment soutenir les nouveaux acteurs et les médias indépendants avec plus que des mots, il faut impérativement repenser les organismes de certifications – type REMP ou MediaPulse – qui restent encore des outils dont le prix et la méthode statistique sont construits par les acteurs historiques pour empêcher les nouveaux entrants. Un exemple: pour avoir l’audience de Ajoie TV mesurée, ce qui est nécessaire pour bien vendre de la pub, nous devons payer entre 15’000 et 25000 francs par an… soit le même prix que TF1 ou SF. Le tout pour avoir une audience estimée sur la base d’un échantillon qui ne compte pas plus de 260 Romands, dont moins de 20 dans le Jura… Nous comptons aussi sur la reventilation de la redevance pour 2024. La distribution actuelle de la redevance date de 2009 et reflète donc les rapports de force entre les médias de la période 2005-2008, comme si le monde des médias de 2020 était le même qu’il y a quinze ans. En plus de la redevance, l’OFCOM dispose de centaines de millions dans divers tiroirs qui n’ont qu’une seule caractéristique commune: n’avoir aucun règlement clair et public pour les distribuer, ce qui fait que cet argent dort ou finit par tomber dans les caisses de la SSR.

Et du côté des collectivités publiques? 
Nous ne voulons pas de subventions, mais nous espérons que chaque acteur joue le jeu et prenne la mesure de sa responsabilité pour faire tourner l’économie régionale et documenter la vie locale. Donc, que ce soit du côté du Canton ou des Communes, nous ne cherchons pas de faveurs mais un simple soutien de nature commerciale: s’abonner à notre titre et nous acheter de la publicité. À titre d’exemple, alors que nous sommes réellement le seul média à se consacrer à l’Ajoie et ses 21 communes, il n’y a qu’une petite partie des administrations communales qui sont abonnées au journal. À 154 CHF par an, selon moi, c’est difficilement compréhensible de ne pas soutenir le seul média qui s’intéresse à eux chaque semaine.

Dernière question, comment envisagez-vous la suite?
Notre plan pour 2021… ressemble beaucoup à notre projet pour 2020 avant la crise. Continuer à renforcer nos médias existants, développer nos abonnés, enrichir la chaîne Ajoie TV avec plus de contenus dont des captations de compétitions sportives et des produits commerciaux, et pouvoir proposer d’autres manières d’accéder aux excellents contenus produits par la rédaction, notamment avec des livres thématiques sur support papier ou numérique. Le reste du Jura nous intéresse aussi, mais ça, cela sera pour un autre article!

Propos recueillis par Sébastien Fasnacht

Article paru dans L’Ajoie Mag n° 22 du 8 décembre 2020

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