Des étoiles qui brillent depuis le cœur de l’Ajoie

Christopher Gasser met en scène le spectacle «Limbes». © Cirque Startlight
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PORRENTRUY Depuis 35 ans, le cirque Starlight tourne dans toute la Suisse, pour faire rêver les grands et les petits avec ses créations originales, à la fois athlétiques et poétiques, qui évoquent le Cirque du Soleil. Basée dans la capitale bruntrutaine, la famille Gasser se classe, avec les Knie, comme une dynastie consacrée aux arts du spectacle.

Les Gasser étaient pressés de reprendre leur travail, après deux ans de pause forcée, et de retrouver leur meilleur ami, le public. D’autant que le projet célèbre cette année ses trente-cinq ans, qui ne sont que les derniers chapitres d’une histoire plus longue. Retour sur une aventure digne d’un roman, avec Jocelyne Gasser et son fils Christophe Gasser. 

Une dynastie circassienne en .ch 

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La passion de la famille Gasser pour les arts du cirque remonte au XIXe siècle. «La famille Gasser vient de Hallau vers Schaffhouse. Né en 1855, l’arrière-arrière-grand-père a décidé de faire son propre cirque en 1881. Sans chapiteau, ils se sont installés au milieu des villages pour faire leur numéro de funambules ou leurs spectacles de mâts, avec des bois qui faisaient pratiquement 20 mètres de haut, où ils travaillaient la tête en bas.»

Toujours sous l’égide du patriarche, le milieu du siècle voit l’activité de la famille se développer, notamment grâce à l’évolution des moyens techniques et des transports motorisés. C’est seulement en 1949, après la guerre, que les Gasser ont acheté leur propre chapiteau et ont pu voyager avec, ce qui permettait de faire des spectacles tous les jours… même quand il pleuvait. Entre les déplacements permanents et les aléas de la météo, rien n’est simple pour les artistes en tournée. Et c’est justement une petite catastrophe climatique qui va permettre à Heinrich Gasser de croiser le destin de Jocelyne… pour ne plus se délier. 

«Le cirque, c’est toute ma vie»

«Après une tempête, le cirque familial des Gasser qui se nommait Olympia s’est écroulé à côté de là où j’habitais à Bassecourt. Ils ont dû rester un mois dans le village, qui a été très solidaire, en organisant des collectes et en mettant la halle des fêtes à disposition pour les spectacles, explique Jocelyne Gasser qui se remémore ce double coup de foudre qui a changé sa vie. J’ai donc découvert le cirque et fait connaissance de la famille… et du fils de la direction.» 

Troisième génération de la famille, le jeune Heinrich Gasser a connu cette vie de nomade depuis sa naissance. Une fois marié à Jocelyne autour de leurs vingt ans, le couple devient vite une famille… et commence à caresser le projet un peu fou de s’émanciper. «Beaucoup de choses se sont faites sans trop réfléchir, sur des élans, sur des coups de folie. Lorsque mon mari est venu me chercher à l’hôpital trois jours après la naissance de Christopher, notre deuxième enfant, qui met en scène le spectacle de cette année, il m’a annoncé qu’il voulait faire son propre cirque», raconte Jocelyne Gasser.

Comme souvent, la motivation et la volonté d’avancer priment sur les moyens. Le couple démarre avec presque rien, «à part notre costume de Starlight qui était celui utilisé pour le numéro de couteaux pour lequel on était connus», évoque Jocelyne Gasser, en pensant à ses premières années en indépendants, sur les routes de Suisse. «On a avait seulement un vieux camion, une voiture qui roulait tout juste et une caravane en leasing qui était notre roulotte en bois dans laquelle on vivait toute l’année, avec deux enfants.»

Installation en Ajoie 

À la recherche d’un lieu pour établir leur quartier d’hiver et préparer leur spectacle, Jocelyne, la Jurassienne de la famille, ne privilégie pas spécialement un retour dans ses terres natales. «Malgré la volonté de rentrer dans mon coin de pays, s’installer dans le Jura, c’était encore un peu loin de tout.» Mais l’opportunité de poser ses valises dans une halle industrielle dans le chef-lieu du district a fait pencher la balance pour le meilleur. «On est fiers de faire partie de la Porrentruy Life.»  

Une belle aventure qui a poursuivi son bonhomme de chemin, avec un troisième enfant, l’ouverture d’une école de cirque en Ajoie… et une relation particulière avec le public du canton. «Nous sommes toujours très bien accueillis ici, et on remplit chaque fois le chapiteau. Au niveau des autorités cantonales et communales, nous sommes vraiment choyés et très contents. Plus largement, chaque endroit est différent et c’est un beau défi de s’y adapter.» 

La collaboration au quotidien avec sa famille, entre mari, femme et enfants, peut faire peur à plus d’un et n’est clairement pas toujours facile. Alors que cela pourrait être vu comme un facteur de tensions supplémentaires, le fait de vivre dans de petits espaces et de passer tout son temps ensemble renforce plutôt la cohésion familiale et la capacité à mener à terme les projets. «Un metteur en scène venu de l’extérieur osera moins te contredire que ton propre fils. Notre aîné Johnny, qui fait toute la direction technique avec son père, osera dire des choses qu’un autre ne pourrait pas exprimer.» 

Un coup de massue

Avec des budgets serrés comparés à d’autres acteurs du secteur, l’entreprise est pourtant une vraie PME: «En saison, on a 40 personnes et une vingtaine d’artistes avec les figurants sur scène. C’est chaque fois un miracle», explique Jocelyne Gasser, qui a dû affronter des temps difficiles. Apprenant trois jours avant la première de leur spectacle qu’elle devait purement et simplement annuler toute sa série de représentations pour l’année 2020 à cause de la pandémie, la troupe a dû s’organiser pour repousser le show d’une année. En 2021, rebelote, l’annulation obligatoire s’impose à nouveau. Tenter sa chance une 3e fois? «On n’avait plus la même énergie» et de vrais problèmes d’organisation: «Il fallait tout refaire, de la recherche des talents à la mise en scène et aux costumes. Mais on s’est dit “on repart à zéro et on prend les risques”. On est fous… comme d’habitude!», conclut Jocelyne Gasser dans un grand sourire. 

Une nouvelle création originale pour 2022

Risquée, la nouvelle création, «Limbes», actuellement en tournée, l’est assurément. «Le spectacle s’intéresse à cet état où on se sent perdu, quand on ne sait pas quoi faire, ni où aller. Dans notre modernité, dès qu’on ne sait pas quoi faire, on s’occupe… Des fois, c’est bien de juste rien faire, de simplement prendre le temps d’être soi-même», explique Christopher Gasser.  Construit autour d’une narration complète, et pas comme une simple succession de numéros, «Limbes» se veut un spectacle qui se ressent. «Je veux donner au public la liberté de se perdre, partage le deuxième enfant du couple de fondateurs.  

La scène de théâtre, qui impose d’autres contraintes de création que la piste de cirque, avec sa direction unique – le public ne regarde que la scène de face et pas de tous les côtés – fait partie des espaces où Christophe Gasser vise à déployer son talent. «Pour l’instant, je fais un peu de tout en même temps. Je viens aussi de créer une compagnie pour amener des spectacles dans les théâtres.» Sa première présentation, «Les Clochards», est prévue cette année, en parallèle de diverses collaborations, notamment avec le Théâtre du Jura. 

Le reste de la famille brille aussi, chacun dans sa propre discipline. Alors que la cadette Jessica jongle entre numéros de trapèze sur les scènes du monde et études universitaires à Fribourg, le grand frère Johnny avait vu son numéro de barre russe récompensé à l’international avant que tout soit mis en pause il y a deux ans. 

 Au fil du temps et en deux générations, le cirque Starlight a su imposer son style, qui invite dans un univers onirique constamment renouvelé. Une fierté pour le district qui brille depuis Porrentruy, dans toute la Suisse et au-delà. 

Victor Schweizer

 

 

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