Du stade au musée, il n’y a qu’un pas

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Albert Perronne (photographe), À l’école cantonale de Porrentruy, reportage photographique pour l’exposition nationale suisse à Zürich en 1939: à la Halle de gymnastique du Séminaire (Prof. Tschumi), juin 1938, négatif noir-blanc. Collection Musée de l’Hôtel-Dieu Porrentruy (MHDP), fonds Albert Perronne.
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PORRENTRUY Le sport et le monde des musées sont-ils incompatibles? Avec «Sports en Ajoie: Passions et patrimoine», Jérôme Berthoud et Quentin Tonnerre nous répondent que non. L’idée de rapprocher sport et culture vient de Michel Hauser et devrait rimer avec la riche actualité sportive ajoulote.

Sans conteste, le sport est un pilier important du monde social et économique ajoulot. La promotion du HC Ajoie en National League, comme son titre en Coupe de Suisse il y a deux ans, l’ont montré: dans toute la Suisse, notre district est très souvent associé à ses valeureux hockeyeurs.

Alors, quand on se donne l’objectif de refléter tous les aspects de la société ajoulote, la pratique sportive – professionnelle comme amateur – est inévitable. «C’est une volonté générale du musée de proposer des expositions en lien avec l’actualité, commente Michel Hauser, qui préside la fondation du Musée de l’Hôtel-Dieu de Porrentruy (MHDP). Nous avons eu l’idée de cette exposition il y a déjà un certain temps. Elle coïncide avec le renouveau de certaines infrastructures sportives, surtout à Porrentruy, comme la patinoire.»

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Pour cela, les responsables du MHDP se sont rapprochés de Jérôme Berthoud et Quentin Tonnerre, deux chercheurs qui ont beaucoup travaillé sur le sport. Ils ont notamment publié dernièrement un livre sur l’histoire économique, politique et sportive du HC Ajoie. «Ils avaient déjà défriché tout un pan du sport ajoulot dans leur livre, reconnaît Anne Schild, conservatrice du MHDP. Tous deux sont titulaires d’un doctorat et ils sont natifs de Porrentruy. Tout était donc réuni pour qu’ils soient les experts de cette exposition.» «Nous nous complétons assez bien, explique Jérôme Berthoud. Quentin, qui est historien, est très méticuleux dans la restitution des faits historiques. De mon côté, en tant que sociologue, je questionne les significations du sport dans la société, à des moments précis.»

 Les reliques du sport ajoulot

 Les deux universitaires se sont lancés dans un très gros travail, à la recherche de matériel qui pouvait illustrer l’histoire du sport ajoulot. «Nous avons contacté tous les clubs du district, lâche Jérôme Berthoud. Nous avons ensuite dû trier les objets, mais aussi les images ou encore les affiches qui nous ont été fournies. Nous avons également effectué quelques entretiens avec des personnalités du sport ajoulot.»

L’exposition sort donc quelque peu des sentiers battus, par son sujet mais également par sa forme. «Nous nous basons sur ce que nous avons reçu, même si nous ne pouvons pas être exhaustifs, précise Anne Schild. Beaucoup de choses sont gardées dans des placards, un peu comme des objets précieux, que ce soient des coupes, des maillots, etc. Ces objets sont les reliques du sport, ils sont témoins de victoires ou simplement de la pratique de certaines disciplines. Nous avons dû aller les chercher, mais certaines choses ont malheureusement disparu.»

Une démarche innovante

Des objets qui disparaissent, ou des mémoires collectives qui s’effacent peu à peu, c’est l’un des problèmes soulevés par Jérôme Berthoud et Quentin Tonnerre. «Certains clubs avaient des archives, mais n’ont presque rien gardé», regrette le sociologue. Il est vrai que la démarche qui a permis d’aboutir à cette exposition est relativement novatrice, d’où certaines difficultés. «Jusque-là, personne n’a fait ce genre de travail dans le Jura, à ma connaissance, admet Jérôme Berthoud. Il

existe des plaquettes qui reviennent sur l’histoire de certains clubs, mais celles-ci n’apportent pas de point de vue comparatif.» «En plus, lorsque les clubs parlent de leur propre histoire, c’est forcément un peu subjectif», précise Michel Hauser. Si elle a un fort ancrage historique, l’exposition se veut aussi relativement large et multidisciplinaire. «On évoque par exemple la promotion du HC Ajoie de l’année passée, précise Jérôme Berthoud. Nous nous intéressons aussi aux aspects sociaux et politiques des clubs ajoulots. Des conflits ont notamment existé entre le FC Porrentruy et le FC Réfouss, qui n’existe plus.»

sports ajoie, Joseph Hüsser
Joseph Hüsser et fils (photographes), La société de gymnastique de Porrentruy au Jardin botanique, non daté (vers 1900), photographie noir-blanc, 17 x 23 cm. Collection Musée de l’Hôtel-Dieu Porrentruy (MHDP).

1972, point de bascule

Si le hockey est sans conteste le sport roi en Ajoie et que le basket y occupe également une place prépondérante, le football a longtemps été le plus populaire dans le district, grâce aux résultats du FC Porrentruy. Alors qu’aujourd’hui, l’Ajoie n’est représentée dans aucune des quatre premières divisions helvétiques du ballon rond, le club des prince-évêques a milité en LNB par le passé. «Jusqu’à 6000 spectateurs se déplaçaient au stade du Tirage pour des rencontres de Coupe de Suisse», rappelle Michel Hauser.

Si l’exposition a permis de mettre en avant ces pans de l’histoire qui restent méconnus de la population, elle permet aussi de rappeler le caractère récent du sport comme loisir. «Il est apparu vers la fin du XIXe siècle et s’est bien développé durant le XXe siècle», relance Anne Schild. C’est depuis 1972 – un an avant la création du HC Ajoie – que la pratique du sport a réellement le vent dans le dos. «Le sport est devenu obligatoire dans les écoles à ce moment-là», note encore la conservatrice. «À l’époque, on voulait que les jeunes garçons bougent plus. Il a alors fallu trouver des lieux pour la pratique et certaines chapelles, comme celle des Jésuites, ont été transformées en salles de sport, révèle Jérôme Berthoud. Ce genre de problématiques, comme les questions plus politiques, nous ont beaucoup intéressés car c’est vraiment propre à notre région.»

Des étangs gelés à la Raiffeisen Arena

Depuis la création du HC Ajoie, le hockey sur glace a peu à peu pris le dessus dans notre district par rapport au football. La chute du FC Porrentruy a coïncidé avec les premiers succès des «jaune et noir». «Les nombreux étangs naturels ont favorisé le développement du hockey en Ajoie», développe Jérôme Berthoud. Bien sûr, il ne s’agit pas là du seul facteur, mais il existe probablement un lien de cause à effet. Le fait de se replonger dans les archives de la région permet d’arriver à ce genre de découvertes.

En plus des très nombreuses photos et archives collectées, les organisateurs de l’exposition évoquent des personnages incontournables du sport jurassien. «Charly Corbat pour le HC Ajoie et Randoald Dessarzin pour le BC Boncourt en font partie», indique Jérôme Berthoud.

Attirer un autre public

Cette exposition vise à attirer un nouveau public dans les musées. «On aimerait bien que les amateurs de sport poussent la porte de ce musée comme ils ont l’habitude de pousser la porte des stades, lance Anne Schild. Cette exposition s’adresse à eux également.» «En évoquant ces thématiques, nous pouvons espérer que les personnes qui viennent pour la première fois apprécieront et auront envie de revenir», ajoute Michel Hauser.

Selon Jérôme Berthoud, si l’exposition pourrait permettre à un autre public d’entrer au musée, elle pourrait également inciter – à l’inverse – les responsables de musées à s’ouvrir à de nouveaux horizons, et pas seulement au monde culturel au sens strict. «Le sport fait partie intégrante du patrimoine local, rappelle le sociologue. Les musées doivent donc le prendre en compte. Dans ce sens, notre exposition peut susciter l’intérêt de jeunes chercheurs, en Ajoie mais aussi à plus large échelle.»

Jérôme Berthoud explique également que l’exposition ne devrait pas être une finalité: «Nous voulons que cela pose les bases d’un nouveau travail. L’exposition devrait sensibiliser les clubs à l’importance du patrimoine. Certains ont jeté toutes leurs archives, d’autres n’en possèdent pas. C’est dommage.» Pour comprendre la vie locale au sens large, il faut obligatoirement s’intéresser à la pratique sportive. Notre région ne fait pas exception et les responsables de l’exposition «Sports en Ajoie» l’ont bien compris.

Maxime Rérat

«Sports en Ajoie: Passions et patrimoine»: jusqu’au 11 septembre.

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