Élisa Shua Dusapin: «Je suis de la campagne et le resterai»

Élisa Shua Dusapin, un attachement profond à sa région. Romain Guélat © Élisa Shua Dusapin
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PORRENTRUY Elle a des origines françaises et sud-coréennes, mais petite, entre Séoul et Paris, c’est en Ajoie qu’avec ses parents elle pose ses valises en 1995. Élisa Shua Dusapin est autant une enfant d’ici que de là-bas. L’autrice d’Hiver à Sokcho (et d’autres depuis lors) a accepté de se prêter au jeu de l’interview ajoulote.

Élisa Shua Dusapin, vous êtes née en Corrèze, en France, le pays d’origine de votre papa. Votre maman, elle, est sud-coréenne. Des racines qui comptent pour vous – Hiver à Sokcho se déroule en Corée du Sud. Quelle est la place de Porrentruy et de l’Ajoie dans votre vie?
J’ai été éduquée de façon marquée par le confucianisme, c’est-à-dire le respect envers les aînés et ceux qui nous transmettent un savoir. J’ai été scolarisée à Porrentruy jusqu’à la matu, j’y ai découvert ma passion pour les arts de la scène, appris à lire et à écrire… Je pense toujours avec émotion à tous les merveilleux professeurs que j’ai eus ici, dont l’enseignement me porte au quotidien. C’est aussi là que j’ai rencontré mes meilleurs amis.

De par vos activités, vous êtes souvent sur la route. Vous revenez régulièrement dans le district? Pourquoi?
J’ai beau régulièrement traverser certaines mégalopoles du monde, je m’y sens très vite asphyxiée, je ne pourrais jamais vivre longtemps dans une grande ville. Je suis une enfant de la campagne et le resterai, où que je sois. Je ressens le besoin de partir, de beaucoup bouger, mais je n’ai jamais rien trouvé de mieux qu’une marche dans les collines ajoulotes pour me ressourcer en profondeur. Et puis, mes parents vivent encore à Bressaucourt, le village de mon enfance. C’est important pour moi. Un pilier.

Qu’est-ce qui vous plaît ici et qu’est-ce qui vous déplaît?
J’aime l’odeur de la forêt mouillée, voir le changement des saisons. Le calme. Le fait de pouvoir observer les étoiles sans qu’il y ait trop de lumières pour nous les cacher… J’aimerais trouver plus d’engouement de la part des jeunes dans l’idée de revenir s’installer en Ajoie après leurs études ou leur formation, pour y développer ici plutôt qu’ailleurs tous ces concepts et ces lieux branchés qui électrisent les villes plus peuplées. Porrentruy a un énorme potentiel dont on est trop peu conscient, il me semble.

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Si vous deviez changer quelque chose en Ajoie, par quoi commenceriez-vous?
L’Ajoie existait bien avant mon arrivée, elle me survivra longtemps. J’aime cette région pour ce qu’elle est, changeante, en perpétuelle évolution, comme moi. Elle m’a accueillie. S’il fallait changer quelque chose, je commencerais par me remettre en question. C’est d’abord moi qui chercherais à m’adapter.

Choisissez trois mots pour définir les Ajoulotes et les Ajoulots?
Fierté. Courage. Convivialité.

Y a-t-il une société, une association, un club dans le district qui vous fait vibrer ou auquel vous êtes particulièrement attachée?
Si je dois me restreindre au district de Porrentruy: la Galerie du Sauvage, pour ce qu’elle met en valeur, l’image et la musique, dans un esprit de partage et de sympathie, et le Centre culturel du district de Porrentruy, le CCDP, pour la qualité et l’exigence des spectacles, des événements qu’il nous propose.

Une personnalité ajoulote qui vous aurait marquée?_
L’artiste-peintre Gilles Fleury. Il a construit sa demeure et son atelier à Bressaucourt, en demi-cercle autour d’un vieil arbre pour ne pas avoir à l’abattre. Ce geste m’a marquée. Comme j’ai grandi dans la maison voisine, j’ai eu la chance de pénétrer un peu dans son univers. Aujourd’hui, son amitié et nos échanges autour de la création artistique me sont très chers.

Côté cuisine, vous êtes plus bulgogi (spécialité coréenne) ou saucisse d’Ajoie?
Gâteau aux patates et magkeolli, la bière de riz coréenne!

Nous sommes en pleine période de Saint-Martin… C’est une fête qui vous parle, ou pas du tout?
Je mange très peu de viande mais si j’ai la chance d’être en Ajoie en novembre, je ne manque jamais cette fête avec mes proches. Toute la générosité et la joie qu’elle symbolise, c’est rare. De telles traditions se perdent, surtout dans les villes. Il faut valoriser nos patrimoines immatériels.

Enfin, peut-on imaginer, un jour, un roman qui aurait comme décor les ruelles pavées de Porrentruy par exemple?
Bien sûr, pourquoi pas? L’Ajoie peut m’inspirer autant que n’importe quel autre lieu. Tout dépend du projet! J’intellectualise peu en cours d’écriture. Souvent je me surprends moi-même par la tournure que prennent les événements. Je ne prémédite pas grand-chose, donc je ne peux pas en parler avant que le projet soit terminé…

Propos recueillis par Élise Choulat

«UN LIEU ENTRE RÉEL ET IMAGINAIRE»

Parmi les dessins de Guznag que nous lui avons proposés, Élisa Shua Dusapin a choisi «cette entrée mystérieuse dans la cour de l’Hôtel Dieu, car elle me rappelle l’ouverture vers tous les mondes imaginaires où j’allais bientôt pénétrer lorsqu’enfant, je courais dans les escaliers vers la bibliothèque des jeunes, tous les après-midi après l’école… J’y ai passé des centaines d’heures, à lire et à relire des livres qui m’auront marquée à vie. Et puis, au sous-sol, la salle des Hospitalières et ses spectacles, dont je suis rarement sortie indifférente non plus.» ECH

Article paru dans notre édition abonnés n° 573 du 15 novembre 2018

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