Faire son beurre avec des poules et des poulets?

Le district de Porrentruy comptait quatorze poulaillers en 2019. © DR
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DISTRICT Les statistiques le montrent, le poulet et les œufs indigènes ont la cote auprès des Suisses. Dans un milieu agricole où règne un certain désarroi, avec un prix du lait au plus bas et une consommation de viande qui recule, l’élevage de volaille représenterait-il une lueur d’espoir? Nous avons fait un petit tour des basse-cours.

C’est un chiffre impressionnant: en 2018, les Suisses ont consommé 1,5 milliard d’œufs. Impressionnante aussi, la part de la production indigène dans ce total: «Plus de trois œufs en coquille sur quatre vendus en Suisse sont d’origine suisse», indique le directeur d’AgriJura Michel Darbellay. Pour la viande de poulet, la tendance est la même: la consommation augmente (près de 12 kilos par personne en 2018) et la part de la production indigène progresse (63%).

À son échelle, modeste, le district de Porrentruy contribue à ce marché: on y compte en effet quatorze poulaillers, dont trois sont dédiés à la production d’œufs et trois à l’élevage de poussines, c’est-à-dire de futures pondeuses. Les huit autres font de la viande, à l’image de Benoît Laissue, à Courgenay. S’il s’est lancé dans l’aventure il y a sept ans, c’est parce que «le revenu à l’heure est supérieur», mais surtout pour la régularité des prix: «La production est bien gérée au niveau suisse, il n’y a pas de fluctuation des prix comme pour la viande de porc ou de bœuf», observe-t-il. Sous contrat avec l’entreprise Bell, filiale de Coop, son poulailler de 22 à 25’000 têtes assure aujourd’hui 30% du revenu de l’exploitation.

L’an dernier, 1,5 milliard d’œufs ont été engloutis en Suisse. Sébastien Fasnacht © Editions L’Ajoie

Chez Michel Flückiger, l’élevage de poussines est même «la pièce maîtresse de l’exploitation». L’agriculteur bio de Chevenez se souvient de ses débuts, en 2010: «Ce n’est pas moi qui ai voulu entrer dans cette filière, on me l’a proposé.» D’abord hésitant, il construira finalement un poulailler de 4000 têtes, puis un second sept ans plus tard. «À l’époque ils manquaient cruellement d’éleveurs, comme aujourd’hui d’ailleurs», note Michel Flückiger. Car l’œuf bio se porte très bien lui aussi: 169 millions d’œufs bio ont été produits l’an dernier en Suisse, un record.

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Huit projets dans le district

Œufs ou viande, la volaille représente donc un secteur prometteur pour l’agriculture suisse. Sur le terrain, cela se traduit par l’éclosion de projets de poulaillers un peu partout. Dans le district de Porrentruy, on en compte huit. Six abriteront des pondeuses (dont quatre en bio), tandis que les deux autres seront dédiés à la production de viande. «Une vingtaine de poulaillers sur 285 exploitations dans le district, cela reste peu significatif, nuance toutefois Michel Darbellay. Mais pour les agriculteurs concernés, c’est important.»

Avec son poulailler tout neuf et ses 14’200 pondeuses, Erwin Bürki ne le contredira pas. L’investissement consenti est conséquent mais les perspectives sont bonnes, grâce au contrat passé avec une entreprise partenaire d’un géant de la grande distribution. «C’est un challenge, mais la demande est là», explique sobrement l’agriculteur de Vendlincourt. Vendus dans les magasins Migros de la région, ses œufs sont produits en plein air, conformément à la volonté du géant orange. «Dans cette filière, relève pour sa part Michel Flückiger, c’est l’acheteur d’œufs qui décide tout. Nous, nous ne sommes que les exécutants.»

La poule serait-elle l’avenir de l’agriculteur? © DR

Pas de place pour tout le monde 

La poule et le poulet seraient-ils donc le nouvel eldorado de l’agriculture suisse? Nos interlocuteurs nuancent. «Je le recommanderais, mais pas les yeux fermés, affirme Michel Flückiger. Il faut analyser l’ensemble de l’exploitation, voir la disponibilité en main-d’œuvre aussi.» «Le marché n’est pas saturé, mais tout le monde ne pourra pas le faire», constate aussi Benoît Laissue. «Ce sont des gros investissements qui se chiffrent à plusieurs centaines de milliers de francs» rappelle enfin Michel Darbellay. Bref, la volaille ne sera pas la poule aux œufs d’or de tous les agriculteurs.

Claire Jeannerat

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De grands poulaillers? Tout est relatif  

Plusieurs milliers de poules ou de poulets qui cohabitent dans un seul et même bâtiment, cela peut paraître beaucoup. C’est d’ailleurs parfois sujet à débat, voire à critique, dans la population. Mais «c’est sans commune mesure avec ce qui se fait à l’étranger, souligne le directeur d’AgriJura Michel Darbellay. Il y a des pays qui ne limitent pas du tout les effectifs, on peut y avoir jusqu’à 200’000 têtes dans un seul et même poulailler.»

À l’inverse, en Suisse, la production est soigneusement encadrée. En bio, la limite est fixée à 2000 poules pondeuses ou 4000 poussines par unité avicole; et un agriculteur ne peut pas avoir plus de deux unités sur son exploitation, comme c’est le cas chez Michel Flückiger à Chevenez. En production conventionnelle, une exploitation peut détenir jusqu’à 18’000 pondeuses au maximum. Pour les poulets de chair, c’est un peu plus complexe, puisque cela dépend de la durée l’engraissement, mais disons que la limite maximale est fixée à 27’000 têtes pour la durée la plus courte, soit 28 jours. S’ils en sont relativement proches, ni Erwin Bürki et ni Benoît Laissue n’atteignent ces limites.

Tant en bio qu’en conventionnel, les éleveurs sont en outre soumis à toutes sortes de prescriptions sur la luminosité, la surface par animal ou les sorties en plein air, par exemple. L’agriculteur bio Michel Flückiger tient à le souligner: «Il n’y a pas de concurrence entre nous, car en Suisse, le bio et le conventionnel sont deux modes de production qui respectent des normes sévères. Il y a la place et le besoin pour les deux.» CLJ

Article paru dans notre édition abonnés n° 494 du 25 avril 2019

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