Karim Seck: «Aujourd’hui je suis enrichi de mes deux cultures»

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PORRENTRUY Aussi indissociable du paysage bruntrutain que le festival Monde de Couleurs, dont les dernières notes résonnent encore dans nos oreilles, son fondateur Karim Seck nous raconte son attachement à ce coin de pays où il s’est établi voici vingt-neuf ans pour l’amour d’une Ajoulote.

Journal L’Ajoie: Karim Seck, vous viviez à Moutier avant d’arriver en Ajoie. Est-ce que vous vous rappelez de votre sentiment les premières fois que vous êtes venu par ici?
Karim Seck: Comme tous les Sahéliens, quand on arrive en Suisse, ce qui nous frappe c’est la nature: ici c’est verdoyant tandis que chez nous c’est sec, ici c’est montagneux alors que chez nous c’est plat… Et puis il y a la ruralité aussi. Je viens de Dakar, qui est une grande ville. D’ailleurs au départ je ne pensais pas que j’allais pouvoir rester, ça me semblait trop calme.

Surtout qu’au début vous n’habitiez pas à Porrentruy…
Non, j’ai habité d’abord à Courgenay, c’est un peu mon village d’adoption. À l’époque il y avait très peu d’Africains dans le Jura, encore moins de Sénégalais: j’étais le seul dans le district de Porrentruy. Alors ma lente intégration dans le Jura s’est faite par le football, je jouais en 3e ligue à Courgenay. C’est une très belle façon de rencontrer des gens et de créer des amitiés.

 Vous avez ensuite vécu à Cornol.
Oui, et puis à Fregiécourt, où il y avait plus de vaches que d’habitants (rires)! Nous nous sommes installés à Porrentruy en 2000 avec mon épouse Nicole, mais en 1994 j’y avais ouvert le premier magasin africain du Jura. Ça m’a permis de commencer à connaître la ville et ses habitants, et à me la faire apprécier. Au final, l’absence de communauté sénégalaise a facilité mon intégration: j’étais obligé d’aller vers tout le monde.

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Karim Seck, président de Monde de Couleurs. © Karim Seck

Et donc finalement vous vous êtes plu ici…
Je m’y suis beaucoup plu, et maintenant je ne me verrais plus habiter dans une grande ville. J’ai appris à apprécier le calme, les promenades en forêt… En même temps que le magasin je tenais des stands sur les festivals tous les week-ends, je voyais beaucoup de monde, mais j’étais toujours content de retrouver ensuite la tranquillité ajoulote.

Et aujourd’hui, comment vous situez-vous entre l’Ajoie et le Sénégal?
Je pense que je ne vais plus pouvoir faire de choix. Je suis partie intégrante des deux. Je suis né et j’ai grandi au Sénégal, mais j’ai vécu la majeure partie de ma vie ici. Je suis sénégalo-suisse, je pourrais presque dire sénégalo-ajoulot. Aujourd’hui je ne suis plus déchiré entre ces deux cultures, mais je suis enrichi de toutes les deux.

Qu’y a-t-il d’ajoulot en vous à présent?
Un petit peu l’accent, on me le dit en tout cas quand je vais en France! Je dirais aussi l’amour de la nature. Souvent je me dis que j’aimerais être paysan, j’aime planter des arbres, je le fais quand je vais au Sénégal. Il y a aussi la précision suisse, l’habitude d’arriver à l’heure. Et l’amour du travail bien fait.

Parlons un peu de Monde de Couleurs. Qu’est-ce qui vous a motivé à créer cet événement il y a dix-neuf ans?
C’est le fait d’aller dans les festivals ailleurs. Ça manquait ici, quelque chose comme ça. À la base, l’idée était de faire un marché. Mais comme je faisais partie d’un groupe de musique qui s’appelait Cocktell dans lequel il y avait aussi des organisateurs du Rock Air, lorsque je leur ai parlé de mon intention de créer cela, l’idée est venue d’organiser un petit festival. Ils ont apporté leur expérience, et on fait ça à l’Inter, avec un tout petit budget. Le marché avait alors lieu à la rue des Malvoisins. C’est en 2004 que tout a été regroupé au Pré de l’Étang et que le festival a pris de l’ampleur.

Et aujourd’hui quand vous contemplez tout cela, vous êtes satisfait?
Ma satisfaction ce sont les témoignages des gens que je croise pendant le festival, ceux qui viennent me remercier, certains qui disent qu’ils attendent ce week-end toute l’année, d’autres que c’est la plus belle fête de Porrentruy… Il faut dire que le caractère jurassien, ajoulot en particulier, permet ce mélange. Je ne sais pas si un Monde de Couleurs pourrait se faire ailleurs dans la même ambiance. Mes amis africains d’autres cantons me le disent, certains renoncent à d’autres festivals plus lucratifs pour Monde de Couleurs, uniquement à cause de cette atmosphère unique.

Vous me tendez la perche pour que je vous pose l’une des questions traditionnelles de cette interview ajoulote: comment définiriez-vous les Ajoulots en trois mots?
Méfiants – mais ça c’est peut-être suisse, quand on ne te connaît pas on reste sur ses gardes – mais aussi très gentils et ouverts. Et bons vivants!

Le président de Monde de Couleurs (tout à gauche), dans son élément. © Benoît Monnin

Est-ce qu’il y a en Ajoie un lieu qui vous tient particulièrement à cœur, et pourquoi?
L’endroit que j’affectionne le plus c’est le parc du Pré de l’Étang. Quand il y a Monde de Couleurs et que ça vit comme ça, j’ai l’impression que c’est chez moi, comme si on m’avait donné les clés du lieu!

Est-ce qu’il y a un ou une Ajoulot(e) qui vous inspire, que vous admirez?
Je ne citerai pas de nom, c’est trop difficile, mais disons toutes ces personnes que je croise dans la rue, pour qui j’ai du respect, qui me saluent et avec qui on prend le temps d’échanger. L’Ajoulot, tout simplement!

Savez-vous qu’à cette question l’un de nos interlocuteurs, le chanteur Sim’s, a répondu «Karim Seck»?
Non? (Après une pause): J’ai eu de la chance, tous ces jeunes qui ont grandi devant moi, qui me respectent et me disent des mots tellement gentils… Tout l’or du monde ne pourrait pas acheter ça, c’est une richesse inestimable. J’en parle avec émotion. Aujourd’hui on me connaît mieux ici qu’en Afrique. C’est ici que j’ai pu m’épanouir et réaliser certaines choses. Peut-être que j’avais certaines qualités en moi, mais j’ai trouvé ici le terrain fertile pour pouvoir m’exprimer.

Propos recueillis par Claire Jeannerat

 

© Guznag
CES MAGASINS QUI FONT L’HISTOIRE DE PORRENTRUY
Des trois dessins de Guznag que nous lui avons soumis, c’est celui-ci, intitulé Bonbons mythiques, qu’a retenu Karim Seck. «Je crois que c’est le petit magasin qui était en haut de la Grand-Rue, et ça me fait penser à tous ces magasins qui ont fait l’histoire de la ville de Porrentruy et qui ont disparu. Le centre-ville de Porrentruy se meurt, les plus belles vitrines sont occupées par des agences immobilières, et c’est bien dommage, car Porrentruy est une très belle ville.» CLJ

 

 

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