«L’Ajoie a compté par sa non-trahison»

PORRENTRUY Alors que le Jura célèbre ses 40 ans, nous vous proposons de retrouver l’un de ses pères fondateurs. Président de la Constituante entre 1976 et 1979, c’est lui, François Lachat, qui, du balcon de l’Hôtel de Ville de Delémont, annonça le résultat du vote fédéral du 24 septembre 1978. Il deviendra ensuite ministre jurassien puis conseiller national, entre bien d’autres choses.

Journal L’Ajoie: François Lachat, vous avez lutté de toutes vos forces pour que ce canton existe. Comment avez-vous vécu ce 40e anniversaire de «votre» Jura?
François Lachat: Magnifiquement bien! Toutes les conditions étaient réunies, tant du point de vue de l’organisation que de la météo. L’ambiance était très bonne, j’ai retrouvé pas mal de copains, y compris des militants, ce qui était très important pour moi. J’ai visité l’exposition historique – d’ailleurs j’ai noté que le Mouvement universitaire jurassien n’y était pas représenté, ce qui est une erreur… Et notre concours organisé par Visarte.jura (dont François Lachat est le président, ndlr), remporté par Daniel Gaemperle, a été une belle réussite!

Vous êtes né à Bonfol. Quels souvenirs vous gardez de votre enfance?
C’est tout à fait étonnant, mais lorsque je me remémore mon enfance, deux images me viennent à l’esprit: la mort et la joie de vivre. La mort, parce que j’ai perdu très jeune un copain d’école primaire qui avait été piétiné par des chevaux, ainsi qu’un voisin que j’aimais bien. À cette époque, on gardait les morts à la maison, et nous les gosses, on tournait autour, on les touchait… Et la joie de vivre était totale à Bonfol! Déjà parce que j’ai eu la chance d’avoir les parents que j’ai eus. On surnommait ma mère la Castafiore car elle chantait tout le temps… Nous avions organisé une «guerre des boutons» entre le clan de l’église et le clan de la gare. J’étais l’un des trois généraux du clan de la gare – il en fallait plusieurs, parce qu’il y en avait toujours un qui était puni! J’aimais aussi la Saint-Fromont, mais plus pour les manèges que pour les processions…

D’où vous est venu ce besoin de liberté, d’indépendance vis-à-vis du Canton de Berne?
Ce qui m’a fait prendre conscience de ce qu’est l’état de dépendance ou d’indépendance, c’est – toutes proportions gardées, bien évidemment! -, la révolte de Budapest dont on parlait dans les journaux en 1956. Nous étions bien entendu abonnés au Pays, mais aussi à la Gazette de Lausanne et je suivais ces événements pas à pas lorsque j’avais 14 ans. Je suis d’ailleurs, bien plus tard, allé sur les tombes des deux grands leaders politiques de cet événement en Hongrie, c’est dire si ça m’a marqué.

Comment êtes-vous entré dans le combat jurassien?
En 1964, j’ai été l’un des membres fondateurs du Mouvement universitaire jurassien (qui regroupait des étudiants séparatistes, ndlr), j’en ai même été le second président après Jean-Pierre Jobin en 1966. Une position qui m’a ensuite fait entrer au comité directeur du Rassemblement jurassien dont j’ai été fait vice-président en 1970 alors que je siégeais au Grand-Conseil bernois. C’était en fait une suite logique.

Selon vous, quel a été le poids de l’Ajoie a dans la création du Jura?
L’Ajoie a joué un rôle particulier par sa non-trahison. Je m’explique: en 1974, les districts qui avaient été minorisés ont eu le droit de se redéterminer – c’est d’ailleurs ainsi qu’on a perdu les trois districts du sud, La Neuveville, Courtelary et Moutier. Les Bernois avaient tout misé sur l’Ajoie, ils espéraient que le district de Porrentruy allait faire pencher la balance de leur côté. Le 23 juin, alors que le bureau de vote bruntrutain était présidé par Pablo Cuttat, nous avons dû attendre jusqu’à passé 20 heures les résultats de la ville de Porrentruy, pour être sûrs que le Jura allait être créé. Nos nerfs ont été mis à rude épreuve ce soir-là…

Quarante ans plus tard, quel regard portez-vous sur le Canton du Jura?
Je m’imagine ce que serait devenue notre région si elle était restée bernoise… et je me dis: «Alleluia!» Quand on regarde ce qui s’est passé dans le sud, au niveau des emplois, de la population… Côté infrastructures aussi, on a fait d’énormes efforts dans le Jura. Il suffit de regarder l’A16: sur Berne, ils ont vraiment fait le minimum syndical!

Comment définiriez-vous les Ajoulots, en trois mots?
Extravertis, conviviaux et passionnés. Passionnés tant en politique qu’en matière de relations sociales, ce qui explique aussi la volubilité des Ajoulots.

Y a-t-il un lieu dans le district qui vous tient particulièrement à cœur, où vous aimez vous retrouver?
Sans hésiter: les étangs de Bonfol où je me rends encore aujourd’hui, notamment la nuit lorsqu’il y a un joli clair de lune et qu’il fait beau.

Si on devait choisir un Ajoulot pour représenter le district, qui nommeriez-vous?
Roger Schaffter! Il était extraverti, convivial et passionné, en plus d’être un homme de très grande culture. Je le considère comme mon père spirituel en politique.

 L’Ajoie, vous y vivez encore aujourd’hui. Pourtant vous avez beaucoup voyagé et vous bougez encore passablement. Vous n’avez jamais songé à aller vous installer ailleurs?
J’ai plusieurs penchants. Pour les souvenirs d’enfance, j’opterais pour la Provence où j’ai passé toutes mes vacances depuis 1945 jusqu’à mes 20 ans; j’avais une grand-mère à Châteauneuf-du-pape. Pour la culture, je viserais la Toscane et je choisirais la Catalogne pour le combat politique. Mais pour la convivialité et mes réseaux sociaux, je reste en Ajoie. Et j’y serai enterré! À Beurnevésin, auprès de mon père, de ma mère et de mon frère. Et aussi parce qu’il y a des pins parasols…

Propos recueillis par Elise Choulat

 

RÊVERIES D’ENFANT
Sur les trois illustrations proposées, François Lachat a choisi celle représentant la rue du 23-Juin à Porrentruy transformée en rivière sur laquelle navigue un bateau. Les deux passagers tentent d’attraper au lasso un grand oiseau sur la berge. «Dans cette rue, juste au-dessus, il y avait à l’époque le Café du Cerf qui est devenu depuis longtemps un magasin de chaussures, se souvient François Lachat. Et juste en-dessous, il y a un petit plan d’eau, la source de la Beuchire, où l’on pouvait souvent voir un cygne. Je me souviens qu’enfant, j’adorais venir rêvasser devant ce cygne…» ECH