«L’Ajoie est ma petite valise fondamentale pour voyager»

PORRENTRUY/PARIS Ecrivain, enseignant, éditeur, journaliste, traducteur… S’il est un Bruntrutain qu’on ne présente plus, c’est bien Bernard Comment. Fils du peintre Jean-François Comment, il vient de publier Neptune Avenue aux éditions Grasset. Installé depuis près de trente ans à Paris, il est notre invité.

Journal L’Ajoie: Bernard Comment, vous êtes né à Porrentruy mais vous vivez à Paris depuis 1990. Quels souvenirs gardez-vous de l’Ajoie?
Ma mémoire de l’Ajoie est lumineuse, j’y ai passé une enfance intense, heureuse, joyeuse, dans une ville où nous jouissions d’une grande liberté d’horaires, d’activités, et dans cette région si belle, avec ses forêts, ses petites routes, ses champs (j’aime l’époque des foins, par-dessus tout). Il y avait le chemin pour aller à l’école, il y avait la piscine, le terrain de football du Tirage, et un peu plus tard les filles, les amours, les escapades nocturnes, et encore un peu plus tard les cafés où nous nous retrouvions pour les discussions enflammées. L’Ajoie est la petite valise fondamentale que je transporte avec moi à travers le monde.

Vous avez fait vos études de lettres à Genève, avez travaillé en Italie, vivez à Paris depuis 1990 Quels rapports gardez-vous avec le district de Porrentruy aujourd’hui?
J’aime revenir à Porrentruy, apercevoir au loin le clocher de Saint-Pierre, l’église des Jésuites. Mon père a passé là toute sa vie, ma mère y vit encore, je viens la voir le plus souvent possible, car je sais que la vie sera beaucoup moins belle sans elle, sans sa capacité à l’enchanter, et je lui dois pour beaucoup mon enfance heureuse. Elle m’a donné l’assurance d’être aimé, et c’est ce dont un enfant a le plus besoin. J’ai essayé de donner cette même certitude à mon fils Thomas. Mon père aussi m’a donné énormément, une force de caractère, et le courage de ses propres convictions. Il s’est engagé dans des combats, dont celui pour l’autonomie du Jura, et il en a payé le prix mais il était en règle avec sa conscience. Il a été un père formidable, qui exprimait peu sa tendresse, mais qui était un vrai point de référence, solide et fiable, et il avait en lui un bouillonnement créateur qui était assez impressionnant. Il a été un très grand artiste.


© Bernard Comment

Vous avez publié en 2007 Entre deux, une enfance en Ajoie, mais vous êtes également l’auteur de nombreux autres ouvrages. Dans quelle mesure l’Ajoie – et le Jura par extension – vous influence-t-elle aujourd’hui?
Il y a dans la vie des expériences fondatrices sur lesquelles on ne cesse de revenir. Par exemple, apprendre à nager, et la première fois qu’on se décide à aller dans le bassin des grands sans bouée ni aide de quiconque, avec ce sentiment ancré au plus profond de soi qu’on va peut-être mourir. Ou les bruits d’animaux dans la forêt, le chant des oiseaux au loin quand vous découvrez le plaisir dans les bras d’une fille, couché sur l’herbe d’une clairière. La découverte des saveurs de la vie. J’ai tellement appris en Ajoie que j’associe à jamais ce savoir et cette région. Dans tous mes textes, il y a une dimension ajoulote. La volonté d’aller au fond des choses, de percer les apparences. Une exigence de sincérité. Ce qu’on pourrait appeler le ton direct.

Vous venez de publier au début du mois de mars un nouveau roman, Neptune Avenue, aux éditions Grasset. L’histoire se déroule à Brooklyn, aux Etats-Unis. Ce matin-là, le ciel est laiteux, il n’y a plus d’électricité et le héros, un homme – un Suisse – handicapé, est bloqué dans son appartement situé au 21e étage d’un building. Il recherche Bijou… Dites-en nous un peu plus…
C’est un personnage qui vit un moment de l’histoire au bord des gouffres, et qui découvre en Bijou, une jeune femme étincelante, des raisons d’espérer et de croire en l’avenir. L’Ajoie y est présente, comme un creuset. J’y déploie des éléments de ma mémoire personnelle, transformés par la fiction bien sûr, et j’y annexe d’autres mémoires.

Vous avez écrit une quinzaine d’ouvrages, romans, récits ou essais, et même scénarios de films notamment avec Alain Tanner. D’où vous vient votre inspiration?
Je crois que la nature m’a donné une assez grande force de travail. Cela dit, je ne me sens aucune obligation d’écrire des livres à intervalle régulier. Il faut que ça s’impose, comme une absolue nécessité. Neptune Avenue a connu une longue maturation, pendant près de neuf ans, avant d’arriver comme un fruit mûr.

Quels sont vos projets? Sur quoi travaillez-vous actuellement?
L’essentiel de mon temps va à la préparation du centenaire de mon père, qui mérite amplement l’immense hommage que nous allons lui rendre. «L’homme à la casquette» sera fortement présent cette année, et son œuvre est toujours aussi éclatante et lumineuse.

À cette occasion, trois expositions à Porrentruy, Moutier et Delémont seront organisées et une monographie va être publiée…
Le livre, qui comptera plus de 450 illustrations, est réalisé avec les techniques les plus pointues du moment. On a même fait fabriquer une nouvelle encre spéciale au Japon pour restituer les nuances du fameux «bleu Comment». Grâce au soutien de diverses institutions, nous arrivons à proposer ce livre exceptionnel à un prix très abordable, pour qu’il soit un objet parfait et populaire, comme était populaire mon père. Et les expositions seront elles aussi à la hauteur de l’événement, que nous préparons depuis plus de trois ans et qui s’ouvrira le 15 juin prochain.

Ce sera peut-être l’occasion de vous croiser dans les rues pavées de Porrentruy?

J’aime les pavés de la ville. J’espère continuer à les user encore longtemps.

Propos recueillis par Elise Choulat

 

CARTE D’IDENTITÉ
Ậge: 59 ans
État civil: en couple
Domicile: Paris
Parcours professionnel: chercheur puis écrivain et éditeur, a aussi passé 5 ans à la direction de France Culture et 5 ans à Arte
Formation: licence ès lettres de l’université de Genève, diplôme de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris
Hobbies: football, expositions, cinéma