Le château de Porrentruy comme vous ne l’avez jamais lu

Le terre-plein de la Tour Réfous cache les vestiges d’un bâtiment détruit au 18e siècle. Sébastien Fasnacht © Éditions L'Ajoie
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PORRENTRUY Ancienne forteresse médiévale, résidence de nombreux Princes-Évêques de Bâle, le château de Porrentruy est, d’un point de vue historique, l’un des bâtiments les plus riches du canton. Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, il ne se résume pas uniquement à la Tour Réfous, à la Tour du Coq et à une prison préventive…

L’esplanade sud du château de Porrentruy offre probablement l’un des plus beaux coups d’œil de la région sur la capitale ajoulote. Par temps clair, on peut voir les habitants et commerçants de la vieille ville vaquer à leurs occupations quotidiennes. On distingue aussi, au loin, la ferme de Fréteux, posée sur les contreforts de la chaîne du Mont-Terri. Repères à la fois symboliques et physiques, les clochers de l’église Saint-Pierre et de l’ancien Collège des Jésuites viennent ponctuer cette vue princière.

La vie de château… Sébastien Fasnacht © Éditions L’Ajoie

S’il fait aujourd’hui encore le bonheur des touristes de passage et des locaux amoureux de leur ville, le panorama a certainement dû être, en son temps, apprécié à sa juste valeur par les locataires des lieux. En fermant les yeux un court instant et à l’aide d’un petit peu d’imagination, on arrive d’ailleurs presque à ressentir la présence de ces derniers. «Il fut un temps, après la guerre de Trente Ans, où le château de Porrentruy accueillait entre 120 et 140 personnes pour les repas de midi et du soir. Ceux-ci se tenaient au rez-de-chaussée du bâtiment nord que l’on appelle aujourd’hui encore la Résidence. Ces gens appartenaient à la cour du Prince-Évêque ou contribuaient au bon fonctionnement de son administration et à la bonne marche des affaires de l’Évêché», note Jean-Claude Adatte, féru d’histoire et guide touristique à Porrentruy. Valets de ferme, écuyers, notables, juges, chevaliers, cuisiniers: nombreux sont donc celles et ceux qui ont marqué de leur empreinte les pierres du château bruntrutain. «L’endroit a connu des périodes fastes et magnifiques, comme celle que je viens d’évoquer où Porrentruy et le château étaient véritablement au centre de l’Évêché de Bâle. Mais il a connu aussi des périodes plus difficiles, ponctuées de destructions et d’incendies. Finalement, on se rend compte que l’on en sait très peu sur l’histoire et la vie de l’endroit au vu de tout ce qui a dû s’y passer au fil des siècles», souligne Jean-Claude Adatte.

La marque de l’architecte

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Comme tout bâtiment historique qui se respecte, le château de Porrentruy veille sur des secrets qui ne se révèlent qu’à celles et ceux qui ont envie de les découvrir. «Il y a des choses que l’on sait, des choses que l’on ignore, des choses que l’on imagine et des choses que l’on découvre aujourd’hui encore. C’est aussi cela qui fait la beauté d’un lieu comme celui-ci», note, philosophe, le conservateur cantonal des monuments historiques Marcel Berthold. Et l’intéressé de désigner trois minuscules gravures, disposées sur l’encadrement de la Porte du Petit Escalier, située entre la Chancellerie et la Résidence, autrement dit entre la prison préventive et le Palais de justice actuel. Invisible pour qui ne la cherche pas, la ciselure n’est pas là par hasard. «J’ai découvert, suite à plusieurs recoupements, que cette gravure est en réalité la signature de l’architecte Nicolas Frick, qui avait été chargé de construire la Résidence et la Chancellerie par le Prince-Évêque Jacques Christophe Blarer de Wartensee», note Marcel Berthold avant de poursuivre, sur un ton mystérieux: «Il se trouve d’ailleurs que cette marque est visible à un autre endroit de Porrentruy.» Le suspens est total. «Lorsqu’il vivait à Porrentruy pour les besoins du chantier, Nicolas Frick, qui est d’ailleurs également l’architecte du Collège des Jésuites, était accompagné de son frère, de sa femme et de sa fille. On peut l’affirmer car cette dernière est décédée en 1593. Sa pierre tombale est encore visible aujourd’hui dans l’une des chapelles de l’église Saint-Germain. On y retrouve la signature de son père, en tous points identiques à celle qui se trouve sur la Porte de la Petite Chapelle.»

La marque de l’architecte Nicolas Frick. Sébastien Fasnacht © Éditions L’Ajoie

Le petit Versailles

Cette histoire, qui peut paraître minuscule et anecdotique si on la confronte aux secousses de l’Histoire avec un grand H, est toutefois révélatrice d’une vérité implacable: il ne sera jamais possible de savoir tout ce qui s’est passé entre les murs du château de Porrentruy. «C’est juste. Mais cela nous dit aussi, et j’en suis intimement convaincu, que nous avons encore énormément de choses à découvrir, sans forcément que celles-ci soient enfouies profondément sous terre», enchaîne Marcel Berthold en faisant référence aux munitions moyenâgeuses et au cachot du 18e siècle découverts récemment et dorénavant mis en valeur. «C’est génial de pouvoir montrer ces découvertes au public de manière durable car aujourd’hui, pour les touristes comme pour les gens d’ici, le château c’est surtout la Tour Réfous, la prison et le pavillon de la princesse Christine. Mais est-ce que vous saviez que l’on est passés à deux doigts de ne jamais pouvoir en profiter?», lâche Marcel Berthold, l’air de rien. Nouvel instant suspendu, nouveau suspens. Loin de faire référence aux Suédois sanguinaires qui, sans le miracle de Lorette de 1634, n’auraient pas hésité une seconde à mettre le lieux en miettes, Marcel Berthold sort un plan qu’il étale devant lui. «Ça ressemble à un petit Versailles n’est-ce pas?»

Un projet tombé aux oubliettes

Sur la carte datée du milieu du 18e siècle, point de Tour Réfous, de Tour du Coq ou de remparts. Du château actuel, il ne reste que la Résidence et la Chancellerie, dissimulées par une haie d’arbres. Autour par contre, s’étalent des jardins luxuriants et des bâtiments imposants, dont l’architecture et la disposition font effectivement penser aux demeures cossues des rois de France. «C’est l’œuvre de Pierre-Adrien Paris, le fils de Pierre-François Paris qui était l’architecte de prédilection de plusieurs Princes-Évêques. Pierre-Adrien avait été mandaté par Louis de Wangen de Geroldseck pour imaginer une transformation complète du château. Et comme vous pouvez le voir, il n’y est pas allé de main morte…» Mais le projet ne verra finalement pas le jour, tombé aux oubliettes à la mort du Prince-Évêque avant même le premier coup de pioche. Et Marcel Berthold de relativiser: «Certes nous sommes passés à côté d’un château luxueux. Mais les plans de Pierre-Adrien Paris nous ont permis de comprendre encore mieux le passé du château actuel, en prouvant notamment l’existence du bâtiment de Lydda qui se trouve sous la Tour Réfous et qui cache peut-être d’autres trésors…»

Sébastien Fasnacht


DES TRÉSORS QUI DORMENT TOUJOURS

Et si les vieilles pierres cachaient encore d’autres mystères? Sébastien Fasnacht © Éditions L’Ajoie

Parmi les nombreux visiteurs qui foulent la butte de terre et d’herbe qui sert de promontoire à la Tour Réfous, peu savent que juste sous leurs pieds dort un trésor d’une grande valeur historique et archéologique. «Globalement, on sait qu’il y a encore beaucoup à découvrir dans le périmètre du château. Nous en avons eu la confirmation avec les boulets de catapulte  du 12e siècle et l’ancienne prison du 18e siècle découverts à la fin de l’année 2017», confirme l’archéologue cantonal Robert Fellner avant de poursuivre: «Pour ce qui se trouve sous la Tour Réfous, on sait qu’il s’agit d’un bâtiment, le bâtiment de Lydda, qui comportait notamment une petite chapelle et qui a priori était encore là à la fin du 17e siècle. Par contre, ce qui se trouve encore ou non à l’intérieur, c’est un mystère.» Tour à tour forteresse médiévale et résidence des Princes-Évêques, le château de Porrentruy n’a donc pas encore livré tous ses secrets. «Et il ne les livrera peut-être jamais. À moins d’avoir une question scientifique précise ou qu’il existe un danger de destruction, nous ne lancerons pas de recherches. Ce serait trop conséquent et trop coûteux. C’est certes un peu frustrant mais c’est très souvent comme ça dans notre travail: on sait que les trésors et les découvertes
sont à portée de main, mais on ne les atteint souvent jamais», note Robert Fellner avec une pointe certaine de résignation. Seule option donc pour les visiteurs, les faire vivre grâce au fascinant pouvoir de l’imagination… SF

Article paru dans notre édition abonnés n° 560 du 10 septembre 2020

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