Le recul de la biodiversité, une menace pour l’Homme

Le vanneau huppé ne niche plus en Ajoie depuis une vingtaine d'années. Michael Gerber © Birdlife
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DISTRICT Adieu pie-grièche grise; bye bye vanneau huppé; où êtes-vous, lièvre brun, apron, alouette des champs? Le déclin mondial de la biodiversité n’épargne pas l’Ajoie et le Clos du Doubs. Ici comme ailleurs, des espèces se raréfient ou disparaissent, et les amoureux de la nature ne devraient pas être les seuls à s’en inquiéter, car la biodiversité, c’est ce qui nous fait vivre.

En 2017: une étude allemande montre une baisse de 75% des populations d’insectes en 25 ans. Ce printemps: deux études concluent que «les oiseaux disparaissent des campagnes françaises à une vitesse vertigineuse». Partout dans le monde, le constat est le même: la biodiversité recule toujours plus vite, toujours plus fort. Mais qu’en est-il chez nous? On pourrait penser que le district de Porrentruy, largement rural, encore très vert et boisé, échappe à ce phénomène. On aurait tort.

«Malgré de gros efforts, on assiste quand même à une érosion inexorable», déplore Philippe Bassin, biologiste et président de la Fondation des marais de Damphreux. Rien que pour les oiseaux, plusieurs espèces ont disparu d’Ajoie ces dernières décennies, indique ce spécialiste: la pie-grièche grise (dernière nidification prouvée en 1986), le vanneau huppé (1996), la perdrix grise, le tarier des prés. D’autres sont devenues très rares, comme la bécasse des bois, la caille des blés, le coucou gris… D’autres encore, à l’image de l’alouette des champs, sont en constante diminution.

Depuis les années 1970-1980, les populations de lièvre brun ont été divisées par cinq ou dix en Ajoie. Sonja Portenier © Nosvoisinssauvages.ch

Un tiers des espèces sont menacées en Suisse

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Et ce n’est pas tout: «L’Ajoie était le pays du lièvre, or depuis les années 1970-1980, les populations de lièvre brun ont été divisées par cinq ou dix», observe Laurent Gogniat, responsable du domaine Nature à l’Office de l’environnement. Du côté des amphibiens, «le sonneur à ventre jaune, qui était présent dans certains biotopes en Ajoie, ne se voit plus», constate pour sa part  Édouard Roth, responsable des mesures de compensations écologiques A16. Et ne parlons pas du célèbre apron, le «roi du Doubs», menacé d’extinction.

Comme c’est souvent le cas lorsqu’on parle de biodiversité, les exemples cités viennent du monde animal, peut-être parce qu’il est le plus symbolique, le mieux à même d’interpeller le grand public. Mais «la biodiversité a trois composantes, précise la biologiste Bettina Erne, d’Épauvillers. On considère la biodiversité des espèces, celle des habitats et celle de la génétique.» Pas de quoi se rassurer, cela dit: «En Suisse, 50% des milieux et un tiers des espèces sont menacés, et on assiste à un appauvrissement général de la diversité génétique.»

Bettina Erne avec un tunnel à hérisson. Claire Jeannerat © Éditions L’Ajoie

Prochaine victime: l’Homme

À toutes ces pertes, une seule et même cause: nous. «Les scientifiques considèrent qu’il s’agit de la 6e extinction», explique Laurent Gogniat. Un phénomène normal, en quelque sorte: après tout, les mammouths n’ont-ils pas disparus, eux aussi? Sauf que cette 6e extinction est plus rapide (elle a commencé il y a à peine un siècle), plus brutale (le taux de disparition est plus important) et qu’elle n’a qu’une seule explication: «C’est une espèce, l’Homme, qui porte atteinte à l’ensemble des autres», résume Laurent Gogniat. Urbanisation, intensification de l’agriculture, pollution atmosphérique, pollution lumineuse, les causes sont nombreuses mais ramènent toutes à l’activité humaine.

Sans s’en douter, car la prise de conscience est largement insuffisante, déplorent les spécialistes, l’Homme scie ainsi la branche sur laquelle il est assis. Car «la biodiversité est à la base du fonctionnement de cette planète, reprend Laurent Gogniat. Notre alimentation en dépend, la pollinisation des cultures aussi», pour ne prendre que ces deux exemples.

Gazon et thuyas, des «déserts verts»

Puisqu’il est l’origine du problème, c’est aussi de l’être humain que viendra la solution. Des efforts sont faits par des organisations comme la Fondation des marais de Damphreux par exemple, ou par le Canton, en tant que maître d’œuvre ou pourvoyeur de subventions. Et il y a des raisons d’être optimiste: Laurent Gogniat salue ainsi le renforcement des populations de la rainette aux abords d’étangs ajoulots revitalisés à Vendlincourt, Bonfol, Cœuve et Damphreux. Philippe Bassin souligne «l’exception» que constitue la cigogne, qui semble de nouveau s’épanouir en Ajoie: quatorze couples y étaient installés en 2018, dont l’un (à Porrentruy) avait donné naissance à cinq petits.

À l’échelon politique, le cri d’alarme semble avoir été entendu, au moins partiellement. Preuve en est l’évolution de la politique agricole. Mais chacun peut aussi agir à son niveau: «On peut avoir de la biodiversité en ville ou dans des zones à bâtir, souligne Laurent Gogniat, mais à condition d’éviter le gazon coupé à ras et les thuyas, qui sont des déserts verts.» En conclusion, le phénomène «n’est pas irréversible, mais c’est le moment d’agir, et il faut foncer!»

Claire Jeannerat

Article paru dans notre édition abonnés n° 453 du 14 juin 2018

Au printemps 2021, les spécialistes constatent un véritable effondrement des effectifs chez les oiseaux. Pourquoi? C’est à lire dans notre édition abonnés n° 586 du 25 mars 2021

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