Les derniers chasseurs-cueilleurs ont aussi laissé des traces par ici

PORRENTRUY Avant, nous étions des chasseurs-cueilleurs. Progressivement, nous avons commencé à élever des animaux et à cultiver des plantes pour nous nourrir. Cette transition s’opère à la fin d’une période appelée le Mésolithique et s’étend approximativement entre 6000 et 5000 av. J.-C. Une période qui a fait l’objet d’une thèse de doctorat défendue l’an dernier par une archéologue bruntrutaine, Laure Bassin.

Journal L’Ajoie: Laure Bassin, peut-être avant d’entrer dans le vif du sujet, expliquez-nous comment vous vous êtes intéressée à l’archéologie?
Laure Bassin: À la fin du lycée, j’ai participé à une excursion organisée en France voisine durant laquelle nous avons visité une exposition d’archéologie et de paléontologie. J’ai été immédiatement captivée par la période de l’ère glaciaire, appelée Paléolithique en archéologie. Depuis toute petite, je suis attirée par les paysages de climats froids et là, j’ai découvert qu’avant, en Suisse, il y avait des steppes, avec des mammouths, des cerfs gigantesques, des bisons et même d’autres humanités comme l’homme de Neandertal. J’ai commencé l’archéologie pour me rapprocher de ces réalités passées fascinantes.

L’an dernier, vous avez défendu – et obtenu – votre doctorat sur le Mésolithique suisse. Comment définir cette période simplement?
Ce que nous appelons Mésolithique, c’est une période de l’histoire humaine située entre 9500 et 5000 av. J.-C., entre les grandes glaciations et le Néolithique (caractérisé par l’agriculture, la domestication, la création de villages). Après une phase de réchauffement qui a fait reculer les glaces qui recouvraient une grande partie de la Suisse, des forêts de feuillus ont conquis le territoire helvétique. Les gens y chassaient le cerf, le sanglier et vivaient de façon plutôt nomade (par exemple, ils s’installaient dans des abris au pied de falaises). Ils fabriquaient aussi des petits outils en roches siliceuses comme le silex, qui sont souvent les seuls restes que l’on retrouve aujourd’hui. À la fin de cette période, le mode de vie de ces personnes change progressivement avec l’apparition de pratiques agricoles, probablement avec davantage de stockage de nourriture. Le changement semble discret au début, avant le basculement vers d’autres façons de vivre. 

Pourquoi avoir choisi de vous intéresser à cette période en particulier?
J’ai d’abord été fascinée par les populations de l’ère glaciaire. À travers elle, j’ai découvert le travail de la pierre – la taille du silex – et l’étude de cet artisanat m’a ouvert encore un autre monde. Car en observant ces silex travaillés, on peut voir les matières que l’artisan a privilégiées, les gestes qu’il a effectués, les marques lorsqu’il s’est énervé, les «modes» dans le «design» des outils du quotidien… L’observation de ces petites pierres m’apporte une proximité avec des gens qui ne sont plus, et me montre aussi la richesse des réactions de l’humanité. En Suisse, comme les glaces ont recouvert une grande partie du territoire, il n’y a pas beaucoup de sites de cette époque. Pour pouvoir étudier des silex taillés en Suisse, je me suis d’abord un peu rabattue sur le Mésolithique, également discret, mais beaucoup plus présent dans notre pays, avant de me passionner totalement pour cette période riche en changements, en contacts européens et en éléments de réflexion pour l’évolution humaine.

 

Pour ses études, Laure Bassin travaille tant en intérieur que sur le terrain.
© Laure Bassin

 

Concrètement, comment avez-vous travaillé?
Avec un collègue bernois, nous avons réalisé un projet de recherche avec les universités de Zürich et de Neuchâtel ainsi que le Service archéologique de l’État de Fribourg. Ce projet comprenait l’étude d’un site d’importance internationale qui se trouve sur le territoire fribourgeois, couplée à une comparaison avec un abri de pied de falaise du département du Haut-Rhin, en France, juste à côté de Delémont, fouillé récemment. J’ai participé aux recherches sur le terrain de ces deux sites, mais notre projet de recherche s’est surtout déroulé en intérieur. De mon côté, j’ai étudié toute la chaîne de production des outils de pierre, alors que mon collègue a sélectionné quelques pièces pour en analyser au microscope les traces d’usage.

En Ajoie, passablement de découvertes ont été faites ces dernières décennies en matière d’archéologie. Est-ce qu’il en existe qui sont relatives à cette période?
Oui, le canton du Jura se révèle être une région très riche avec de nombreux vestiges des derniers chasseurs-cueilleurs d’Europe tempérée. Des sites comme Saint-Ursanne, Les Gripons ou Montbion à Bure témoignent de cette richesse (l’Archéologie jurassienne a publié l’ensemble de ces sites). La chaîne du Jura semble être une région clé pour la compréhension de la néolithisation, soit le processus d’adoption de l’agriculture et de la domestication en Suisse. C’est pour cette raison, qu’en plus du site fribourgeois spécialement important, nous avons ajouté dans notre projet de recherche un site de l’Arc jurassien situé dans le Haut-Rhin, juste à la frontière, pour inclure dans nos réflexions la situation de ces régions.

 Quels sont les éléments nouveaux que vous avez découverts au cours de votre travail de doctorat et en quoi sont-ils importants?
Le Mésolithique est une période qui a été peu étudiée ces dernières années en Suisse et, bien que comme au Jura plusieurs chercheurs aient publié à propos des sites découverts, les données restaient très lacunaires pour la Suisse. Avec les données du site fribourgeois, les comparaisons avec celles du site du massif jurassien, des informations inédites sont apparues pour la compréhension de la fin du Mésolithique. Brièvement, en Suisse, nous pouvons désormais considérer que le mode de vie des chasseurs-cueilleurs prévaut jusqu’en 4800 av. J.C., et non entre 5500-5000 av. J.-C. comme supposé. Cela atteste que la néolithisation se trouve ralentie dans nos régions, au profit d’un renforcement des pratiques régionales de chasse et de cueillette. Néanmoins, il semble que certains éléments propres d’abord au Néolithique, comme la fabrication de céramiques, aient été adoptés par des populations de chasseurs-cueilleurs. En résumé, des Préalpes au Jura, un mode de vie traditionnel «mésolithique» a perduré davantage que chez nos voisins, mais les relations n’étaient pas coupées pour autant avec ces derniers: nous retrouvons fréquemment de part et d’autres des traces d’influence mutuelle, dans le travail de la pierre ou de la céramique par exemple.

Vous avez donc terminé votre doctorat l’an dernier. Sur quoi travaillez-vous aujourd’hui?
Actuellement, le canton de Fribourg m’a engagé pour un an à 50% afin de réaliser un chapitre de synthèse au sein d’un livre sur leur site mésolithique d’importance évoqué plus haut. Je poursuis quelques pistes d’études en parallèle pour plus tard, mais j’ai choisi de ne pas poursuivre de carrière académique, car, si j’aime beaucoup l’archéologie, j’apprécie également profiter de la vie présente!

Avez-vous des rendez-vous de prévus en Ajoie ces prochains mois?
Ce n’est pas une année braderie, donc je n’ai pas vraiment de rendez-vous fixe. Blague à part, je viens surtout en Ajoie pour me ressourcer avec la famille et dans la nature, comme par exemple au Marais de Damphreux, ainsi que pour profiter de moments d’amitiés qui ont, je trouve, une saveur incomparable en Ajoie!

Propos recueillis par Élise Choulat

 

CARTE D’IDENTITÉ
Ậge:
32 ans
État civil: célibataire
Domicile: Porrentruy, mais malheureusement plus pour longtemps
Parcours professionnel: après le Master, collaboratrice scientifique au FNS (Fonds de la recherche scientifique suisse), puis assistante à l’Université de Neuchâtel, puis réceptionniste à la chocolaterie Cailler de Broc, puis assistante scientifique au Service archéologique de l’État de Fribourg
Formation: doctorat en sciences humaines et sociales à l’Université de Neuchâtel
Hobbies: promenades à pied ou à vélo, lecture