Les méfaits du coronavirus sur la solidarité internationale

En Inde, dans l'attente pour un don de nourriture par Aurore Happy Home. © Aurore Happy Home
Publicité

DISTRICT Haïti, Sénégal, Rwanda, Arménie, Inde: bien connus de nombreux Ajoulots qui les soutiennent par des dons ou des parrainages, ces pays sont frappés de plein fouet par la crise du coronavirus. Mais tandis que les besoins se font de plus en plus criants là-bas, les rentrées d’argent sont en chute libre ici. Les associations sont inquiètes.

«En Haïti les prix ont flambé et les gens meurent de faim. On a renvoyé de l’argent dernièrement pour que les familles des enfants que nous parrainons puissent avoir un repas par jour. Jusque-là c’était un repas tous les deux jours.» L’association Espoir pour Eux, dont le siège est à Bure, soutient depuis plusieurs années un orphelinat et des familles des environs à Port-au-Prince, la capitale de la «perle des Antilles». «La situation était déjà difficile avant, mais maintenant c’est terrible», constate la vice-présidente Sylviane Cerf, de Seleute.

«Avant», c’était donc avant la crise du coronavirus. «La maladie n’est pas le problème, précise la présidente Magali Étique, de Bure. J’ai tous les jours des contacts avec l’un ou l’autre des trois pays où nous intervenons (Haïti, le Sénégal et le Rwanda, ndlr), jamais personne ne me parle du covid. Le problème c’est que les gens ne peuvent plus sortir travailler et vendre ce qu’ils vendent habituellement.» «Il faut savoir que là-bas les gens vivent au jour le jour, poursuit Sylviane Cerf. Personne n’a de frigo ni un paquet de riz dans l’armoire

«Une grande misère» en Inde 

Publicité

Autre pays, même situation dramatique: «J’ai reçu une photo d’un des voisins de l’orphelinat, un homme que je connais bien. Il est méconnaissable, il a perdu 20 kilos», illustre la présidente de la fondation Aurore Happy Home Catherine Weissbaum, de Courtedoux. Et ce n’est pas la maladie qui l’a pareillement affaibli: «Le gouvernement a confiné tout le pays, mais il n’y a pas de covid!», s’exclame-t-elle (EDIT: C’était en 2020, la situation a malheureusement changé depuis lors). Il y a en revanche «une grande misère», exactement pour les mêmes raisons que celles évoquées ci-dessus.

En Haïti, la faim touche de plus en plus durement les familles. © Espoir pour Eux

Face à ces situations dramatiques, ces associations ajoulotes ne sont bien sûr pas restées les bras croisés. Espoir pour Eux a envoyé 18’000 francs au total en Haïti, au Sénégal pour offrir des repas aux enfants talibés qui mendient dans les rues, ainsi qu’au Rwanda où l’association soutient environ 300 familles d’un même village. De son côté, Aurore Happy Home a débloqué une première fois 10’000 francs qui ont permis de distribuer de la nourriture ainsi que 2000 roupies (28 francs suisses) à environ 300 familles. Un deuxième montant a été transféré la semaine dernière dans le même but.

Pas de roses pour l’Arménie

Cet argent, c’est celui que les associations avaient sur leurs comptes avant la mi-mars 2020. Car depuis lors, les rentrées se sont soudainement taries. Aurore Happy Home a dû annuler sa soirée indienne prévue fin mars, Espoir pour Eux une marche gourmande fixée au 16 mai. «Personne n’a rien organisé pour nous non plus, comme c’est souvent le cas en temps ordinaire», ajoute Sylviane Cerf. «Le Marché de Saint-Martin et le Tropicana Beach Constest, auxquels nous avons participé toutes ces dernières années, sont eux aussi incertains», complète Valérie Jeannerat, de Courtedoux, membre du comité de l’association.

D’autres structures sont victimes des mêmes aléas. La fondation SEMRA Plus a ainsi été privée cette année de sa traditionnelle opération «Une rose pour l’Arménie». «Nous avons tout de même acheté des roses, mais nous les avons offertes à l’Hôpital du Jura pour le personnel et les patientes pour la Fête des mères, explique le Dr Jean-Luc Baierlé, de Porrentruy, coordinateur de la fondation. Donc non seulement nous n’avons pas gagné d’argent, mais nous en avons même dépensé! Mais cela nous paraissait normal, l’hôpital nous soutient passablement depuis toujours.» Le tout aussi traditionnel gâteau aux patates ne sera pas non plus servi à la Braderie cette année, «mais peut-être au Marché de Saint-Martin, s’il n’est pas annulé aussi», espère Jean-Luc Baierlé.

Au Sénégal, distribution de sandwiches aux enfants talibés grâce à l’argent envoyé par Espoir pour Eux. © Espoir pour Eux

C’est que du côté de l’Arménie, les besoins ont également augmenté. Mais ce sont ici les effets directs du covid-19 qui se font sentir,  puisque c’est un hôpital pédiatrique que soutient la fondation à Erevan: «Comme ici, ils ont dû différer les activités programmées – et donc susceptibles de rapporter de l’argent – et mettre en place des filières  pour l’accueil des patients suspectés de coronavirus. Et d’après les contacts que j’ai, les cas sont assez nombreux en Arménie et le pic n’est pas encore atteint.» SEMRA Plus demeure néanmoins assez confiante pour la suite: «L’hôpital Arabkir a d’autres partenaires que nous, heureusement. Et notre projet principal, un centre de formation continue, n’est pas mis en péril puisqu’au soutien de la Fédération interjurassienne de coopération et de développement s’est ajouté dernièrement un don de 25’000 francs du Rotary Club dans le cadre de ses 50 ans.»

Jusqu’à quand?

À Espoir pour Eux et Aurore Happy Home, en revanche, l’inquiétude se fait sentir. «On vit sur les dons de ces dernières années, explique Catherine Weissbaum, et on a encore un peu d’autonomie, mais jusqu’à quand?» «La crainte, c’est combien de temps cela va durer?», s’interroge également Magali Étique. La reprise des manifestations ne résoudra hélas pas tous les problèmes. Car les effets du coronavirus ne sont pas près de disparaître, ici comme là-bas.

Claire Jeannerat

—————————————————————————————————

«Les Suisses sont sensibles à ce qui se passe en Suisse»

En plus des manifestations qu’elles organisent, les trois organisations ajoulotes que sont Aurore Happy Home, SEMRA Plus et Espoir pour Eux comptent également, à des degrés divers, sur des dons. Mais «on sent un grand relâchement, déjà avant le covid, constate la présidente d’Aurore Happy Home Catherine Weissbaum. On remarque que les Suisses sont sensibles à ce qui se passe en Suisse, et je le comprends d’ailleurs. Mais l’année dernière il nous a manqué de l’argent

Récemment, les Jurassiens se sont ainsi montrés particulièrement généreux dans le cadre de l’opération «Tous solidaires» lancée par le citoyen de Cœuve Serge Heusler au bénéfice de l’Hôpital du Jura et du personnel soignant de la région. «Il y a une magnifique solidarité ici, acquiesce Magali Étique, mais malheureusement nous voyons qu’elle ne traverse pas les frontières. Ce n’est pas un jugement, c’est une réalité.» La présidente d’Espoir pour Eux craint également pour les parrainages d’enfants que son association a mis en place en Haïti et au Rwanda: «C’est sûr que des gens ici ont des difficultés financières. Mais là-bas, cet argent représente la vie, tout simplement.» CLJ 

Article paru dans notre édition abonnés n° 549 du 10 juin 2020

Publicité