Lés seuv’nis d’Agnès

Agnès Babey (au centre), remplie d’émotion lors de la Fête cantonale des Patoisants en 2015. Élise Choulat © Éditions L’Ajoie
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PATOIS L’éminente patoisante Agnès Babey est entrée dans sa centième année il y a quelques jours, le 27 novembre pour être précis. Afin de marquer le coup, L’micou a tenu a partager avec nous, et avec vous, quelques uns des souvenirs de cette Ajoulote amoureuse de son coin de pays.

Po öyi djâsaie l’bé patois de nôs véyes dgens, i vais dés côps lés voûere en l’hôtâ. È n’s’en fât’pe privaie. Dains çte laindye, lai mainiere de dire lés tchôses, o de n’lés pe dire poi voirgoingne, m’ïntèrèche achi brâment. È Graindfontainne, i aî djâsè aivo Agnès que fait paitchi de not’ rotte de tchaintous èt qu’é dés seuv’nis piein lai téte.
«- Dis voûere Agnès, che te m’djasais di tiûrie di v’laidge, tiaind t’étôs djûene…
– Not’ tiûrie, c’était ïn rude hanne. Ïn djoué, èl airrive en l’hôtâ. I étôs en train d’eurpraindgie lés tiulattes de nôs hannes. Ç’ât qu’è y aivait cïntçhe hannes tchie nôs, mon pére èt pe més quaitre fréres. C’ment qu’i aivôs proudju mai mére tote djûenatte, èt pe qu’mai soeûr s’était mairièe, ç’ât moi, qu’aivôs è poinne dieche-sèpt annèes, qui t’niôs l’ménaidge. L’tiûrie m’é fait r’mair’tçhaie que dés côps, i n’allôs’pe en lai mâsse.
– Ç’ât qu’i aî brâment d’bésaingne dains ci ménaidge! Chi è fât, i veus bïn allaie en enfie, main nôs hannes daint aivoi dés tiulattes èt pe dés tchâsses en oûedre!
– Che ç’ât vrament néchèssaire, i veus bïn, qu’è m’é répondju, mains â catétçhisse de «pèrsévéraince», te dais étre aidé li! Dali, i daivôs m’véti d’aidroit, ran que po allaie â catétçhisse… Pu taid, tiaind i m’seus mairièe, mon hanne qu’aivait péssè bïn dés annèes en Fraince é v’lu, aivô dés aimis, montaie ènne rotte de fotbôleurs. De l’âtre san d’lai frontiere, ci djûe d’pilôme était bïn pratitçhè. Tiaind ès aint c’mencie de djûere, vétis aivo dés coétches tiulattes que léchïnt voûere lés dg’nonyes, lo tiûrie ne poyait’pe léchie faire çoli. È r’muait lo cie èt lai tiere po vadgeaie sés ôéyes feû de ç’te rotte. L’empé, c’était qu’lés baîchattes lés allïnt beuyie… Poidé, i y allôs achi! I v’lôs voûere mon hanne djûere aivô sés caim’râdes. È n’y aivait’pe de mâ en çoli! Mais po l’tûrie, c’était l’pairpèt qu’è s’poyait péssaie. Cés djûenes n’aivïnt’pe brâment d’sous. Yôs soulaies étïnt r’chiquès aivô d’lai fâsce. Ç’n’était dyère aîjie de djûere aivô dïnche dés étçhip’ments. Encoé tchaince que mon bâ-frére, qu’était d’moéré d’l’âtre san d’lai frontiere, d’jûait aivô ènne étçhipe dés Peugeot. Tiaind lés djvous dés Peugeots aitch’tïns dés novés soulaies, è raiméssait lés véyes èt lés aippoétchait en mon hanne po lés euffie ès djvous di v’laidge. Lés annèes péssïnt, lo v’laidge é tchaindgie d’tiûrie, mains l’nové n’était’pe pu eûvi envâ l’fotbôle. È y aivait dés étçhipes ïn po dains tos lés v’laidges. Ès s’rencontrïnt bïn s’vent l’dûemoinne, di temps d’lai mâsse. Lo chire tiûrie s’en vïnt trovaie mon hanne: «- Ç’ n’ât pu possibye! È vôs fât râtaie çoli tot comptant! Ç’ât vôs qu’ès aimoinné ci fotbôle â v’laidge!» Mains cés djûenes ne f’sïnt’pe de mâ, porcheûyait l’Agnès, èt pe vôs n’adrèz’pe craire, tot d’meime, que lés baîchattes lés allïnt voûere po beuyie yôs dg’nonyes !»

L’micou

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LES SOUVENIRS D’AGNÈS

Pour entendre parler le beau patois de nos ancêtres, je vais parfois les voir à la maison. Il ne faut pas s’en priver. Dans cette langue, la manière de dire les choses, ou de ne pas les dire par pudeur, m’intéresse aussi beaucoup.

À Grandfontaine, j’ai parlé avec Agnès, qui fait partie de notre chorale et qui a des souvenirs plein la tête.

– Dis voir Agnès, si tu me parlais du curé du village, quand tu étais jeune…

– Notre curé, c’était un homme rude. Un jour, il arrive à la maison. J’étais en train de repriser les culottes de nos hommes, C’est qu’il y avait cinq hommes chez nous, mon père et mes quatre frères. Comme j’avais perdu ma mère toute jeunette, et que ma soeur s’était mariée, c’est moi, alors que j’avais à peine dix-sept ans, qui tenais le ménage. Le curé m’a fait remarqué que parfois je n’allais pas à la messe.

– C’est que j’ai beaucoup de travail dans ce ménage! S’il le faut, je veux bien aller en enfer, mais nos hommes doivent avoir des culottes et des chaussettes en ordre.

– Si c’est vraiment nécessaire, je veux bien, m’a t-il répondu, mais au catéchisme de «persévérance», tu dois être là !

Dès lors, je devais m’habiller correctement rien que pour aller au catéchisme… Plus tard, quand je me suis mariée, mon homme qui avait passé bien des années en France a voulu monter une équipe de football avec des amis. De l’autre côté de la frontière, ce jeu de ballon était bien pratiqué. Quand ils ont commencé à jouer, vêtus de leurs culottes courtes qui laissaient voir leurs genoux, le curé ne pouvait pas laisser faire cela. Il remuait ciel et terre pour garder ses ouailles loin de cette équipe. Le plus grave, c’est que les jeunes filles allaient les voir… Pardi, j’y allais aussi! Je voulais voir mon homme jouer avec ses camarades. Il n’y vait pas de mal à ça! Mais pour le curé, c’était le pire des pires qui pouvait se passer. Ces jeunes n’avaient pas beaucoup d’argent. Leurs souliers étaient réparés avec de la ficelle. Ce n’était guère facile de jouer avec de tels équipements. Encore chance que mon beau-frère, qui était resté de l’autre côté de la frontière, jouait avec une équipe des Peugeot. Quand les joueurs des Peugeots achetaient de nouveaux souliers, il ramassait les vieux et les ramenait à mon homme pour les offrir aux joueurs du village.

Les années passèrent, le village a changé de curé, mais le nouveau n’était pas plus ouvert envers le football. Il y avait des équipes un peu dans tous les villages. Ils se rencontraient bien souvent le dimanche, pendant la messe. Monsieur le curé s’en vint trouver mon homme:

– Ce n’est plus possible! Il vous faut arrêter ça tout de suite! C’est vous qui avez amené ce football au village!

– Mais ces jeunes ne faisaient pas de mal, poursuivait l’Agnès, et puis vous n’irez pas croire, tout de même, que les filles allaient les voir pour regarder leurs genoux!

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