Lucienne Merguin Rossé: «La nature fait partie de mon identité»

Lucienne Merguin Rossé, un engagement indéfectible pour l’environnement. © Lucienne Merguin Rossé

CHEVENEZ Elle est connue – parfois même redoutée – comme le loup blanc pour son engagement indéfectible en faveur de l’environnement. Chargée d’affaires à Pro Natura Jura, ancienne députée socialiste au Parlement jurassien, biologiste de formation, Lucienne Merguin Rossé est notre invitée du jour.

Journal L’Ajoie : Lucienne Merguin Rossé, avant toute chose, d’où vous vient cet amour de la nature?

Lucienne Merguin Rossé : Mon amour pour la nature est profond et me donne de la force, sans savoir d’où cela provient. La nature fait partie de mon identité. Tout ce que je fais pour la préserver, éviter sa destruction et l’embellir, je le fais pour moi et pour les autres. L’interdépendance est totale.

Un amour qui aura guidé vos pas tout au long de votre vie?

Jusqu’à 23 ans, je voulais devenir comptable. Puis, sur un coup de tête, j’ai quitté un emploi à Fribourg où j’avais de fortes responsabilités pour entrer à l’Université de Fribourg en biologie. C’était comme un appel. Cela s’est passé de la même façon pour mon second master: à 47 ans, j’ai décidé en quelques secondes de me lancer dans un master en éthique à l’Université de Strasbourg. C’était une poursuite du chemin qui m’a menée ensuite vers la médiation, puis le travail en intelligence collective (capacités intellectuelles d’un groupe résultant des multiples interactions entre ses membres, ndlr)

Pour faire entendre la voix de Pro Natura, vous n’avez pas hésité à monter au créneau et à vous opposer à certains projets. C’est une position facile à tenir, dans une petite région comme la nôtre?

C’est surtout ma famille qui recevait les remarques. Je sais au plus profond de moi que mon combat est juste, que c’est un combat pour la vie. Je n’ai jamais douté et je me suis très vite allégée des conditionnements familiaux, sociaux, éducatifs. Ce que pensent les autres leur appartient; moi j’ai la mission de donner un sens à ce que je fais sur terre et que cela porte des fruits. Dans beaucoup de dossiers – l’aérodrome de Bressaucourt est un exemple -, quand les gens se réveillent, c’est trop tard. Ma devise a toujours été «Agir pour que demain soit possible».

Quel est le dossier qui vous a le plus marquée et pourquoi?

L’élevage intensif et l’industrialisation agricole que nous connaissons depuis trop longtemps, avec les pesticides et autres détériorations de la nature, est pour moi le plus grave. C’est le combat le plus important, car il s’agit d’une guerre chimique contre l’homme et la nature.

Vous avez également participé activement à l’assainissement de la décharge de Bonfol. Maintenant que les travaux sont achevés, comment vous sentez-vous?

J’ai le sentiment d’avoir participé à une réparation, une guérison. Et nous avons tant à faire à l’avenir pour réparer tous les dégâts que nos activités ont causés. Mais il faut le faire avec courage et le plus vite sera le mieux. Pour cela, la majorité des gens doivent sortir de leurs peurs et de leur déni.

La RTS a dévoilé dernièrement un document daté de 1968 selon lequel des déchets – peu toxiques – auraient été utilisés pour créer des chemins dans le village. Qu’en pensez-vous?

Dès lors que ces déchets étaient jugés non polluants, tout est possible. Aujourd’hui encore, nous pratiquons des inepties tous les jours. Et dans vingt ans on se dira que ce n’est pas responsable d’avoir fait cela.

Quels sont les dossiers qui vous occupent actuellement?

De beaux projets pour améliorer la biodiversité dans nos campagnes. Et la guérison du Doubs. Je suis passée de militante engagée au statut de coordinatrice au sein de l’ONG . Les projets de collaboration avec les sections Pro Natura BEJUNE se renforcent. La section Jura a grandi et il est essentiel de donner de la place aux jeunes qui sont bien formés. Je pratique l’intelligence collective avec de nombreux groupes. Je suis comme une cheffe d’entreprise, mais dans un système sociocratique.

Peut-on dire qu’on va aujourd’hui dans la bonne direction? Etes-vous confiante pour l’avenir de notre planète?

Je constate une énorme avancée dans la conscientisation des problèmes environnementaux. Partout des personnes s’engagent pour un changement qui permettra de sortir d’une vision du monde basée sur l’exploitation de l’homme et de la nature et de passer au respect et à la coopération avec son environnement. Je suis confiante dans le sens qu’une minorité s’engage. Mais les résistances sont très fortes et nous allons continuer à détruire notre environnement. Je pense que des gros chocs nous attendent et feront de nos enfants des «humains en devenir».

Propos recueillis par Élise Choulat, publiés dans le N°455 du 28 juin 2018

CARTE D’IDENTITÉ
Âge: 57 ans
État-civil: mariée, deux enfants adultes
Domicile: Chevenez
Formation: biologiste, éthicienne, médiatrice, facilitatrice en Intelligence collective
Emploi actuel: Pro Natura Jura (50%) et médiatrice/facilitatrice indépendante
Hobbies: yoga, jardinage, marche, lecture, contemplation