Pêcher, ce n’est plus seulement sortir un poisson de l’eau

La pêche, ce loisir devenu si utile. © Christian Theuvenat
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DISTRICT La saison de la pêche s’est ouverte début mars en Ajoie. L’occasion de faire le point sur la situation dans la région, entre baisse constante du nombre de poissons dans les cours d’eau et évolution du rôle des pêcheurs.

Rares sont les activités de loisirs qui ont autant évolué ces dernières décennies. En quarante ans, les pêcheurs ont dû modifier leurs pratiques, réinventer leur passion et relever un nombre conséquent de défis: baisse drastique du nombre de poissons dans les rivières, pollutions aux PCB, champignons tueurs, diminution du nombre de pêcheurs et difficultés passagères à trouver de la relève n’en sont que quelques-uns, la liste est encore longue.

Christian Theuvenat est guide de pêche en Ajoie et à l’étranger. Il pratique depuis qu’il a attrapé le virus en famille sur les berges du Doubs il y a de cela quarante ans. «Pour vous donner une idée, il y a dix ans, nous étions 2000 pêcheurs dans le canton. Aujourd’hui, nous ne sommes pas plus de 500.» La pêche serait-elle en voie de disparition? «Je ne pense pas. Avant, c’était une activité plus profondément ancrée dans la société. Beaucoup de pêcheurs venaient faire l’ouverture et ensuite, on ne les voyait plus de la saison. Aujourd’hui, ceux qui pêchent en rivière sont des purs et durs. N’importe quelle excuse est bonne pour partir pêcher!»

La simplicité d’un moment de pêche au bord de l’Allaine. © Christian Theuvenat

Un changement de mentalités

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Ne sont donc restés que les vrais passionnés, et avec eux est arrivé un changement dans les mentalités. Plus sensible aux questions écologiques (voir encadré ci-dessous), le pêcheur est désormais plus engagé, que ce soit sur le plan politique ou associatif. Ceci principalement en raison de la diminution du nombre de poissons. «S’il y a toujours moins de pêcheurs et toujours moins de poissons, c’est que le recul des populations de poissons dans nos rivières n’est peut-être pas forcément dû à la pêche…», note Christian Theuvenat. Un constat, lié aux récentes pollutions des cours d’eau de la région, le Doubs en tête, qui a fait réfléchir plus d’un pêcheur: «Aujourd’hui, la pêche est plus dure qu’il y a dix ou vingt ans. Pêcher, ce n’est plus seulement sortir un poisson de l’eau. C’est devenu un peu comme pour les champignons: le simple fait de traquer le poisson en passant un moment au calme, dans la nature, suffit à beaucoup d’entre nous.»

La pêche comme argument touristique

Et dans la région, que ce soit au bord du Doubs ou de l’Allaine, les coins reculés et tranquilles où il est possible de taquiner le poisson sont encore nombreux. Une vision des choses qui ne séduit d’ailleurs pas que le pêcheur local. Directeur de Jura Tourisme, Guillaume Lachat confirme que la pêche est aujourd’hui un argument touristique pour la région: «C’est un produit de niche, incomparable avec la randonnée ou le vélo, mais c’est une carte que l’on joue volontiers. Nombreux sont les touristes de passage qui font appel à un guide de pêche et qui prennent un permis à la journée».

Le Doubs, le cours d’eau le plus couru des pêcheurs en Ajoie, qu’ils soient habitués des lieux ou de passage. © Multirotors Team

Le Doubs, évidemment, est en tête des lieux prisés par les pêcheurs de passage: «En tant que guide de pêche à l’étranger, je peux vous dire que notre région est très connue. Le Doubs, avec son côté sauvage et son accessibilité, est particulièrement apprécié», explique Christian Theuvenat. Cette popularité du cours jurassien n’a d’ailleurs pas que des côtés positifs, entre baigneurs, kayakistes, pêcheurs et défenseurs de la nature, il arrive que le ton monte: «Les autorités cantonales, les responsables du Parc naturel et nous-mêmes devons veiller à la bonne cohabitation des différents acteurs touristiques dans un endroit tel que le Doubs. Il s’agit de le préserver, tout en permettant aux gens d’en profiter», note Guillaume Lachat, avant de poursuivre: «Cela passe par la concentration des lieux propices à la fréquentation touristique et par le développement des zones naturelles préservées de toute empreinte touristique.» Mais globalement, la situation reste sous contrôle: «La pression touristique sur les berges du Doubs a même tendance à diminuer», indique Guillaume Lachat.

Une économie particulière

Autrefois loisir du dimanche, la pêche s’est diversifiée avec le temps. Utile d’un point de vue écologique, elle apporte également sa pierre à l’édifice de l’économie locale. En plus de ses activités de guide, Christian Theuvenat gère un magasin de sport à Porrentruy qui vend, vous l’avez deviné, des articles de pêche: «C’est une bonne part de notre activité mais ce qui est vraiment intéressant pour la région, ce sont les permis de pêche à la journée. Aujourd’hui, la réglementation ne permet plus de pêcher en rivière à l’année sans une formation. Par contre, il est possible de pêcher à la journée sans avoir besoin de suivre des cours. Toutefois cela va peut-être changer, c’est déjà le cas dans certaines région de Suisse.» Un défi de plus pour les pêcheurs ajoulots.

Sébastien Fasnacht


 

Pêche et écologie, une nouvelle philosophie

L’image du pêcheur qui vide le cours d’eau de ses poissons dans le seul but d’en ramener le plus possible à la maison a vécu. Les mentalités ont évolué, la philosophie de la pêche aussi. Aujourd’hui, le pêcheur est plus sensible au monde naturel qui l’entoure et plus concerné par l’écologie. Christian Theuvenat, figure incontournable de la pêche ajoulote, a vécu cette évolution: «Dans les années 1970, on partait du principe que la nature était quelque chose de normal, d’acquis. On ne se posait pas la question de savoir quel impact on avait sur elle lorsqu’on pêchait, on ne se souciait pas d’éventuelles pollutions.» Aujourd’hui, les pêcheurs sont plus intimement liés à l’état de la rivière. Certains vont même jusqu’à dire qu’ils en sont les gardiens: «Pendant la saison, nous sommes constamment au bord des cours d’eau. Nous sommes en première ligne pour constater les pollutions, les dégradations ou les baisses de populations de poissons. Ces dernières années, de nombreux problèmes autour des cours d’eau ont été signalés par des pêcheurs.» Et Christian Theuvenat de conclure: «Cette évolution est très positive, elle va dans le sens d’un plus grand respect de la nature». SF

Article paru dans notre édition abonnés n° 440 du 15 mars 2018

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