Quel futur pour le SIDP?

Stéphane Babey
Stéphane Babey, maire d’Alle et président du SIDP jusqu’à la fin de l’année. Crédits: DR
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DISTRICT Depuis sa création, le syndicat intercommunal du district de Porrentruy (SIDP) dispose de supporters convaincus et d’adversaires motivés. Cependant, tous s’accordent sur le fait que le système actuel trouve ses limites, une situation ressentie au sein même du comité, en pleine réflexion sur son avenir.

«Grandir, c’est bien mais il faut savoir où s’arrêter», déclare en introduction Romain Schaer, maire de La Baroche. Au-delà du sens des missions et leurs croissances continues, la première question est tout simplement pratique: «Nous arrivons au bout du système, car nous sommes tous fatigués», confie Stéphane Babey, qui préside le syndicat depuis dix ans. Il détaille l’évolution de la charge: «On est passé de deux heures de séances toutes les six semaines à des séances qui prennent souvent trois heures, tous les 15 jours, sans arriver à terminer les points à l’ordre du jour. Les sept maires du comité sont tous aussi à la tête d’un exécutif, donc tous très sollicités.» Maire de Boncourt, Lionel Maître confirme qu’il est «difficile de tout concilier de façon optimum avec ces activités chronophages».

Pour mieux comprendre les options pour l’avenir, revenons un peu sur le passé et le présent. Créé en octobre 2004, le SIDP a remplacé l’AMA (Association des Maires d’Ajoie) et le SIG, qui gérait les biens de l’ancien hôpital. Les 24 271 habitants (2020) du district sont représentés au sein des différentes instances du syndicat par les maires des 21 collectivités locales de la région.

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Un chef d’orchestre

Romain Schaer, maire de La Baroche, réélu tacitement fin août.
Crédits: DR

«Les missions ont beaucoup évolué», confirme le président. En effet, les services livrés par le SIDP sont si nombreux et variés qu’il est difficile d’en définir les grandes catégories. Essayons tout de même. Tout d’abord, le syndicat est le chef d’orchestre d’une série de prestations pratiques et concrètes organisées collectivement pour les communes de tout le district. Historiquement créé pour la gestion des déchets, le collectif de Communes gère encore ce service complet: l’installation des moloks, l’organisation des sacstaxés, la levée des ordures ou encore le pilotage du projet de déchetterie régionale, abandonnée en 2016, ou des installations plus petites dites micro-régionales, comme le projet de la Basse-Allaine.

Autre exemple, l’eau. Depuis 2018, le SIDP a repris le réseau d’eau potable de l’A16, à la suite d’une décision prise en 2013 déjà. Alors que ce réseau était uniquement
pensé pour les eaux de secours des tunnels, le SIDP l’a transformé en colonne vertébrale d’un vrai réseau de distribution d’eau potable pour la moitié sud-est du district, tout en rénovant les interconnexions avec les autres réseaux d’eau ajoulots. Cette capacité à partager les ressources en fonction des besoins a été un outil particulièrement utile dans un été comme celui qui se termine, pour permettre de gérer rapidement les besoins en eau de chacun, sans compte d’épicier.

À l’autre bout du robinet, dans les sujets liés au logement et accessibles à tous les citoyens, le collectif de Communes est aussi l’organe de conciliation pour les conflits de bail entre locataires et propriétaires.

Nouvelles infrastructures, nouvelles missions

En plus des déchets et de la gestion de l’eau, le SIDP se charge de la gestion des infrastructures collectives régionales, dont la piscine et bien sûr, la plus visible, la patinoire.
Après avoir été le moteur du projet de nouveau bâtiment, notamment avec sa capacité à se positionner comme preneur d’un crédit validé par les citoyens en 2018 avec un «oui» unanime de toutes les Communes et plus de 75% de votes positifs, la reprise de la gestion des opérations des lieux sportifs qui lie l’ensemble de l’Ajoie s’est faite naturellement. «Après avoir débuté cette législature avec 1,5 EPT (équivalent plein temps), nous allons la finir avec quelque 10 EPT. Nous avons repris une grosse partie du travail de l’Espace Loisirs, qui était géré par la municipalité de Porrentruy, y compris tout l’opérationnel de la
patinoire et de la piscine», explique Stéphane Babey, aussi maire de la commune voisine d’Alle.

Côté infrastructure, le collectif de collectivités peut aussi donner l’impulsion, parfois décisive, à un projet, sans en être le maître d’œuvre. Ce fut par exemple le cas avec l’usine relais, dans laquelle le SIDP a investi en 2013 environ 10% du capital nécessaire, permettant au projet de se faire et de démontrer sa pertinence. Une pertinence aussi
financière puisque la première usine relais a été revendue à la manufacture Jaeger-Le Coultre et la troisième à l’entreprise Louis Bélet SA. Alors que la deuxième construite en
2016 est pleine depuis l’année suivante, Regiotech SA propose désormais des surfaces dans la quatrième usine de la famille.

En plus d’offrir des infrastructures pour créer des places de travail, ces reventes créent des recettes complémentaires bienvenues pour le SIDP. Un revenu qui ne change pas le mode
de financement des projets, soit une contribution de 9 francs par an et par habitant des communes, un montant «à peine suffisant pour les missions actuelles», souligne le président.

Gabriel Voirol quitte son fauteuil de maire de Porrentruy.
Crédits: DR

Bientôt la gestion des collèges?

Parfois, au cours d’un projet en dehors du champ du syndicat, l’idée de l’impliquer devient pertinente. Le cas des discussions en cours avec les différentes autorités pour se porter acquéreur des collèges du chef-lieu est parlant. «Est-ce au SIDP de reprendre le
dossier à la Communauté scolaire de l’École secondaire d’Ajoie et du Clos-du-Doubs (CESAC)?», s’interroge Stéphane Babey, qui précise une des modalités possibles: «Le
syndicat pourrait reprendre toute l’infrastructure de Stockmar et Thurmann. Dans ce cas, les choses seraient clarifiées en matière de biens-fonds et d’investissements. Tout ce qui est opérationnel pourrait être délégué à la CESAC.»

Le bénéfice attendu reste identique: être plus efficace dans la gestion des opérations, notamment l’immense morceau de la rénovation et l’agrandissement du bâtiment. Mais
est-ce vraiment toujours avantageux? «L’affaire n’est pas bonne pour le SIDP qui devra trop investir pour remettre cette infrastructure en état ou creuser des halles de gym dans
une nappe en bord de rivière», pense Romain Schaer, aussi député au parlement cantonal.

Enfin, le SIDP livre toute une série de prestations liées à des projets institutionnels, parfois concrets, parfois intangibles et très techniques. Moins visibles, les différentes obligations légales faites aux Communes restent importantes tout en mobilisant énormément de
ressources humaines et de temps de travail. «Les choses se sont complexifiées du point de vue technique et législatif, notamment avec la Loi sur l’aménagement du territoire,
pensée pour des zones urbaines mais qui est appliquée encore plus strictement ici», déplore Stéphane Babey, qui constate aussi «le gros décalage entre les gens qui votent des lois à Berne ou à Delémont et ceux qui doivent les appliquer, c’est-à-dire les Communes avec leurs élus de milice. Les juristes et les différents décideurs en matière d’environnement et d’aménagement du territoire ne tiennent pas compte du fait que les Communes ne peuvent plus assurer le travail.» En arrière-plan, explicitement ou pas, quand on parle du SIDP, le débat de la taille critique des communes qui le financent est souvent présent. Pour beaucoup d’acteurs de la politique jurassienne, un canton à trois ou six communes serait somme toute la seule solution durable à moyen terme pour avoir les ressources suffisantes pour gérer le nombre de dossiers – croissant – qui resteront de la compétence communale.

Benoît Bleyaert a été maire de Coeuve pendant 10 ans. Crédits: DR

Le SIDP, creuset d’une future super-commune du district?

Cette solution drastique séduit beaucoup d’élus, pour permettre à tous ces efforts de regroupement de compétences opérationnelles d’aller de pair avec une organisation collective de la dimension décisionnelle, donc des fusions. D’autant plus que cette
mutualisation de ressources bénéficierait aussi d’une approche commune sur les questions de fiscalité et de foncier, afin d’éviter une concurrence destructrice entre des collectivités par ailleurs engagées ensemble sur d’autres projets.

Tous s’accordent pour dire que le SIDP a permis «d’apprendre à parler d’une même voix, et de partager nos difficultés et nos forces», comme le dit Gabriel Voirol, qui quitte bientôt son fauteuil de maire bruntrutain. Certains voient justement le SIDP comme un laboratoire d’une future super-commune ajoulote. Alors que d’autres rechignent à allouer des missions supplémentaires au syndicat pour ne pas perdre en autonomie. «Je suis personnellement favorable à réunir toute l’Ajoie dans une seule commune», partage le président du SIDP avec une conviction sincère. Il précise que «cela n’a de sens que si l’on peut garantir le même niveau de prestations sans que cela coûte pluscher aux citoyens».

Plus haut sur l’Allaine, son voisin de Miécourt n’est pas d’accord: «La commune unique est la plus grande connerie qu’on puisse faire, ce serait une unité administrative beaucoup trop grande. On est trop différents dans nos régions, on ne va pas se comprendre», confie Romain Schaer. Partisan affiché des regroupements, le maire de Porrentruy confirme à la fois sa conviction profonde… tout comme l’importance de trouver un consensus apaisé entre tous les points de vue. «En prenant le poste de maire, je voulais aussi lancer une réflexion plus globale sur la région, notamment avec la réflexion entamée avec les localités autour du chef-lieu.» Pour autant, l’élu sait qu’il y a une vraie «difficulté pour un maire de Porrentruy de promouvoir les fusions sans donner l’impression de vouloir manger les autres. Mais le vrai but est que tout le monde y gagne.»

Réélu tacitement fin août dans sa commune de Boncourt, Lionel Maître est lui «personnellement convaincu que le nombre de communes administratives va se réduire drastiquement dans les 20 prochaines années, et qu’il faudra garantir au citoyen que cela n’aura aucun impact sur la vie villageoise.» Dans ce contexte, est-ce que la poursuite du regroupement de communes ajoulotes en collectivité plus grande, à l’image de La Baroche ou de la commune de Haute-Ajoie pourrait amener des bénéfices similaires à la commune unique? Pour Gabriel Voirol, «les petites fusions n’apportent pas grand-chose. Il faut des entités avec une certaine dimension, pour avoir les moyens financiers, la masse critique pour engager du personnel qualifié et compenser la baisse d’intérêt des citoyens pour l’engagement politique.»

Des fusions qui divisent

Après dix ans de mairie à Coeuve, Benoît Bleyaert nuance: «Même si nous traversons une période durant laquelle la population a globalement tendance à se recentrer sur
elle-même et à délaisser l’engagement pour la communauté, il n’en sera peut-être pas de même dans 20 ou 30 ans et alors, à ce moment-là, en cas de fusion, il ne sera plus
possible de revenir en arrière. De plus, les arguments financiers des fusions sont à prendre avec beaucoup de précaution car fusionner plusieurs communes pauvres n’en font pas une riche pour autant.» Le Coeuvatte complète: «Toutes les pistes de regroupement opérationnel doivent être minutieusement creusées pour rester rationnel et efficient, tel que le prêt de matériel entre voisins, le regroupement de services ou encore la mutualisation des ressources. En revanche, il faut vraiment privilégier le maintien du
pouvoir démocratique au niveau de chaque commune.»

Le chemin médian serait donc d’avoir une solide équipe de professionnels pour gérer les opérations, mais toujours dirigée par les élus. «C’est quand même plus sympa de faire de la stratégie et de s’appuyer sur des professionnels pour l’exécution, non?», questionne Gaby Voirol, rejoignant les propos de son collègue de La Baroche, qui confirme: «Si les maires, des hommes de terrain, avec la réactivité nécessaire, peuvent planifier, l’exécution pourrait être faite par des salariés dédiés, encore plus avec les dossiers qui arrivent.»

Pour l’élu sortant du chef-lieu, qui s’exprime très librement sur le sujet et reçoit donc des confidences, la vraie question est en fait celle du moment. «En coulisse, je suis étonné de voir que presque tout le monde s’accorde sur le projet de commune unique, sans être résigné. La vraie question semble plutôt le terme du projet, quand est-ce que cela se fera.» Pour Stéphane Babey, la partie affective est déjà gagnée, avec un sentiment d’unité des citoyens déjà bien présent. «Au final, intimement, tous les habitants aiment le district. Point. C’est au travers de cette unité qu’on va faire quelque chose.»

Clément Charles

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