«Tout le monde parle de nous, c’est un truc de dingue!» 

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HAUTE-AJOIE Dans la ferme de ses propriétaires, à Rocourt, Nestor vit la période actuelle entre fierté et émotion. Des sentiments partagés qui s’expliquent par sa condition de cochon domestique. Respecté par les habitants du cru, parfois même élevé au rang d’emblème local, il nous donne son point de vue sur la Saint-Martin.

Journal L’Ajoie: Nestor, vous n’êtes plus tout jeune, ce n’est donc pas votre première Saint-Martin. Comment se passe cette période pour vous?

Nestor: Je ne vais pas vous mentir, c’est assez compliqué. D’un côté, on sent que la région est en ébullition, tout le monde parle de nous, on nous chouchoute comme jamais! Figurez-vous que certains agriculteurs placent même des balles rondes à notre effigie au bord des routes, c’est un truc de dingue!

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Mais d’un autre côté…

Pour le dire crûment, c’est pas facile de voir partir tous les copains à l’abattoir. J’essaie de ne pas me laisser abattre, de prendre les choses avec philosophie. Nous faisons partie d’une vraie tradition populaire, d’une fête séculaire qui réunit toute une région l’espace de deux week-ends. Peut-être que c’est le prix à payer. Et vu le nombre de personnes qui viennent pour déguster le menu complet, finalement, on peut presque parler de fierté.

Cette tradition, justement, c’est quelque chose dont on parle beaucoup dans les porcheries?

Absolument! La Saint-Martin, c’est un peu notre Coupe du monde à nous. Il y a énormément de collègues d’autres régions en Suisse qui nous envient. Que ce soit en Valais ou dans le canton de Schwytz, par exemple, les cochons sont juste des cochons! Même à Delémont, c’est quelque chose qu’on ressent. L’autre jour, j’étais à la Foire du Jura, dans la Halle agricole, et je voyais bien les regards envieux de certains cochons vadais ou jurassiens bernois.

Actuellement, en plus de la Saint-Martin, vous et vos congénères êtes notamment au centre des revendications d’une certaine frange de citoyennes et citoyens véganes. Quel est votre avis sur la question?

C’est toujours délicat de réduire une philosophie et un mode de vie à ses extrêmes. Comme partout, et comme dans le cochon, il y a du bon et du moins bon dans le mouvement végane actuel. Après, je ne suis pas sûr d’être vraiment si bien placé que cela pour donner un avis véritablement pertinent sur la question.

Revenons à la Saint-Martin. C’est une fête populaire, paysanne, profondément ancrée dans le terroir et qui aujourd’hui contribue à faire de l’Ajoie un lieu très prisé durant deux semaines. Et ceci grâce à vous!

C’est juste, mais il ne faut pas non plus attraper la grosse tête. Les gens d’ici, paysans, restaurateurs et membres des sociétés locales, se donnent corps et âme pour faire de cette fête un moment fort de l’année dans le district. C’est à eux que revient le vrai mérite, nous, finalement, c’est juste notre job.

Vous avez 12 ans et, avec tout le respect que l’on vous doit, vous n’êtes plus tout jeune. Comment voyez-vous les quelques années qui vous restent à vivre?

Pour l’instant, je suis toujours passé entre les gouttes. Mes propriétaires n’ont pas encore décidé de me faire passer à la casserole, peut-être à cause de mon caractère… je ne sais pas. Mais si je peux profiter encore un peu de la fête, côté ferme et non côté cuisine, je ne dis pas non. Je dois dire que c’est assez marrant de voir tous ces Aidjolats passer devant la ferme le dimanche matin aux petites heures… C’est dans ces moments-là que je ne comprends vraiment pas d’où vient l’expression «saoul comme un cochon…»

Propos recueillis (et en grande partie imaginés) par Sébastien Fasnacht

CARTE D’IDENTITÉ

Âge: 12 ans

Domicile: Rocourt

Nom savant: Sus scrofa domesticus

Profession: animal d’élevage

Hobbies: bains de boue, dégustation de glands, recherche de truffes à l’occasion

Article paru dans notre édition abonnés n° 472 du 8 novembre 2018

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