Un bombardement accidentel gravé dans les mémoires

Les cratères se situent à proximité de la cabane forestière de Devant-Rosier. Crédit: Géoportail du canton du Jura / www.geo.jura.ch
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COEUVE Dans la nuit du 15 au 16 mars 1944, un bombardier britannique se déleste de cinq bombes sur la forêt de Montorbé, à Coeuve, étant poursuivi et touché par un appareil de la DCA allemande. Des habitants du village se souviennent de cette nuit. Témoignages.

C’était vers 22h30. J’étais dans mon lit. Tout d’un coup, j’ai entendu les bombes siffler dans les airs lorsqu’elles ont été larguées. Puis, les détonations, très violentes», se souvient Stanis Varé, tout juste nonagénaire, qui était alors âgé de 12 ans. Surpris, il ne bouge pas de son lit. «J’ai bien pensé qu’il s’agissait d’un bombardement. Nous entendions souvent des avions voler au-dessus de Coeuve, c’était devenu une habitude.» Son épouse Eliane était quant à elle âgée d’un an et demi. Elle partage: «Ma maman nous a raconté que ma sœur et moi avons beaucoup pleuré. Nous étions inconsolables. Les petits enfants avaient vraiment eu peur.»

Yvette Trouillat, 92 ans, avait quant à elle 14 ans au moment de l’événement. Cette maman de deux enfants, grand-maman de cinq petits enfants et arrière grand-maman de trois arrière-petits enfants s’en souvient bien elle aussi: «Je me trouvais chez ma marraine, dans mon lit. Nous entendions cet avion qui tournait au-dessus de nous et nous étions effrayées. Lorsque les bombes sont tombées, nous nous sommes levées. La voisine du dessous, une grand-maman, a rejoint ma marraine, ses deux enfants et moi. Puis nous avons attendu ensemble. Le lendemain matin,  la radio annonçait ce qui s’était réellement passé.» 

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Aujourd’hui installé à Coeuve, Roger Wolfer vivait à l’époque dans la ferme familiale de Vendlincourt. Celui qui était âgé de cinq ans lors du bombardement raconte: «Nous pensions que les Allemands nous déclaraient la guerre. Mon père croyait que nous allions y passer. Le matin, les gens du village ne parlaient que de ça.»

Quatre hectares de forêts touchés et des vitraux brisés

A l’origine de cet événement: deux avions militaires des deux camps de cette Seconde Guerre mondiale, violant à plusieurs reprises l’espace aérien suisse. Plus précisément un bombardier quadrimoteur britannique. Comme l’indique Roger Wolfer dans son livre «Coeuve: sa forêt au XIXe siècle» (2002), l’avion a été touché par la DCA allemande et décide donc de se délester de son chargement. L’obscurcissement total étant de rigueur la nuit, il tourne plusieurs fois au-dessus de Coeuve et de Porrentruy dans le but de chercher un endroit favorable pour ce faire, dans une zone non habituée. Le chef-lieu allume alors toutes les lumières pour situer les habitations.  

Après avoir lancé des fusées éclairantes, l’appareil lâche donc ses bombes sur la forêt de Montorbé, à proximité du Mont-de-Coeuve. Elles creusent d’énormes cratères, dont le plus grand fait 36 mètres de diamètre. Au total, ce sont 400 m3 de bois qui sont pulvérisés, 4 hectares de forêt touchés. De plus, la déflagration brise des vitres au village, mais aussi onze vitraux de l’église de Coeuve ainsi que de certains du bâtiment religieux de Damphreux. La vitrine du magasin La Bonne Presse, à Porrentruy, subit le même sort.

Finalement, l’avion finit par s’écraser entre La Theurre et les Reussilles, aux Franches-Montagnes. Trois corps carbonisés sont retirés de la carcasse, mais le pilote s’en sort miraculeusement indemne. 

Près de 4000 curieux sur place

Ce n’est que le lendemain que les villageois se rendent sur les lieux et constatent les dégâts considérables. «Souvent, le dimanche, nous allions voir les cratères avec ma famille», se remémore Eliane Varé. «Quelques jours plus tard, nous nous sommes rendus sur les lieux avec l’école», poursuit Yvette Trouillat. 

Le dimanche suivant, 3000 à 4000 personnes visitent la forêt de Montorbé ainsi que l’église du village. Certains ramènent des éclats de bombes à la maison. Les dégâts sont estimés à 8400 francs, somme touchée par la commune et calculée par les services forestiers de l’époque. «Son ingénieur, monsieur Berberat, évaluait un hectare de forêt à 18 000 francs lorsqu’il avait atteint sa maturité», souligne Roger Wolfer dans son livre. 

Après cet accident, une polémique atteint le Conseil national. Le député ajoulot Jean Gressot demande que les villes et villages soient à nouveau éclairés afin d’éviter ce genre de grave accident. 

Car la même nuit, les bombes alliées tombent aussi sur Soubey. Autres événements similaires: début septembre 1944, les gares de Delémont et Moutier sont mitraillés par des avions alliés. Deux jours plus tard, l’église de Porrentruy subit le même sort à l’occasion d’un combat aérien pendant la messe dominicale. Au mois d’octobre, les bombardiers alliés attaquent la gare de Delle et celle du Noirmont.  Des croix blanches blanches sur fond rouge sont peintes par les habitants sur les toits qui balisent les frontières, ce dont se souviennent les trois interlocuteurs. Notons que le 13 septembre, comme le relève Roger Wolfer, le Conseil fédéral met fin à l’obscurcissement. Quelques mois plus tard, la guerre prend fin. 

Aujourd’hui, la nature a repris ses droits et les marques, près de la cabane forestière Devant-Rosier, ne sont que très peu visibles.  Mais l’accident reste marqué dans les mémoires des locaux.

Kathleen Brosy

 

Une lame de scie endommagée par un éclat de bombe

Septante ans après l’accident, une lame de scie de l’entreprise Groupe Corbat, à Vendlincourt, est endommagée par un éclat de bombe présent dans un jeune hêtre situé à proximité du lieu de bombardement. Selon le directeur général Patrick Corbat, la présence de métaux n’est pas chose rare dans les arbres: «Nous trouvons assez fréquemment des balles ou des éclats d’obus, notamment dans les chênes que nous achetons en France voisine car il n’y en a pas assez en Suisse. Ce qui est logique, car ce sont des arbres qui se situent sur des zones qui étaient les fronts de la Première et Deuxième Guerres mondiales.» L’entreprise ajoulote possède un système de détection magnétique afin d’éviter tout endommagement des machines. «Nous passons systématiquement les bois dans un détecteur de métal. Si celui-ci indique une présence de ferraille, nous recherchons le morceau puis le sortons. C’est un cas qui arrive plusieurs fois par année», souligne Patrick Corbat. KB

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