Un demi-siècle aux petits soins des pieds ajoulots

Ennio Conte quittera L’Escarpin à la fin du mois. Élise Choulat © Éditions L’Ajoie

PORRENTRUY C’est un personnage connu au-delà des ruelles pavées du chef-lieu: Ennio Conte prendra sa retraite à la fin de l’année, après 38 ans passés dans sa boutique de chaussures, L’Escarpin, située à la Rue du 23-Juin. Rencontre avec le maître des lieux, entre baskets fourrées et bottes talonnées.

«Mes premières chaussures pour jouer au basket viennent de là; j’en avais rêvé pendant des mois devant les vitrines et mes parents avaient, par lassitude, fini par me les acheter…» «Moi, c’étaient des Big-Stars noires que mon père m’avait offertes, dans les années 80…» Nombreux sont les Ajoulots (et les Ajoulotes!) à avoir fréquenté L’Escarpin, le magasin de chaussures situé à la Rue du 23-Juin, à Porrentruy. Une échoppe existant depuis tant d’années qu’elle fait presque partie de l’histoire de la ville. Tout comme son propriétaire, Ennio Conte, qui a sans relâche, pendant plusieurs décennies, su choisir et proposer aux Jurassiens venus des trois districts ce qui convenait à leurs envies et à leurs pieds. Aujourd’hui, le discret patron s’apprête à passer la main et à prendre sa retraite.

La cordonnerie comme métier

C’est au milieu des rayons lumineux et bien garnis, sur lesquels ont désormais pris place les bottes et autres chaussures d’hiver, que nous retrouvons Ennio Conte. Alors que la vendeuse s’affaire dans l’arrière-boutique, il s’enquiert vite, avant de nous rejoindre, auprès d’une cliente installée sur une chaise, un pied déchaussé: «Comment ça va, Madame? C’est un peu trop petit? Attendez…» Il réapparaît quelques secondes plus tard, un carton à la main. «Tenez, celles-là, ça devrait aller.»

L’interview peut commencer. «Je suis arrivé en 1961, à la fonderie Choindez, relate-t-il. Je viens de Lecce, dans le sud de l’Italie.» Cordonnier de métier, le jeune Ennio reste une année sur le site de Courrendlin avant de s’installer à Porrentruy où il travaillera durant six ans à la manufacture de chaussures bruntrutaine Minerva. «Et puis, j’ai ensuite été employé durant 14 ans chez Perrey. Vous vous souvenez des chaussures Perrey?» Bien sûr, à la rue du 23-Juin…

«Ils me savaient capable dans le métier»

Nous sommes au début des années 80. «Les personnes qui tenaient ce magasin (L’Escarpin, à proximité du bâtiment communal «La Beuchire», ndlr) me connaissaient. Ils me savaient capable dans le métier, se souvient-il. Alors, ils m’ont proposé de le racheter. J’avais peur, mais mon épouse Angiolina, aujourd’hui disparue, m’a donné du courage, elle m’a dit ʺJe suis sûre que ça va marcherʺ». C’est ainsi qu’il y a 38 ans, Ennio Conte devint le patron de L’Escarpin.

Et depuis près de quatre décennies, les collections se sont succédées sur les étagères, année après année, saison après saison, trouvant toujours ou presque des pieds à chausser. Car, «chez Monsieur Conte, on trouve toujours la paire qu’il faut», commente cette cliente rencontrée à la croisée d’un rayon. Son secret? «J’avais le métier dans le sang, et à force de vendre, on apprend les goûts de la clientèle, répond-il modestement. Mais surtout, il faut de la patience. Et ouvrir le plus possible. Moi je n’attends pas 9 heures! À 8 heures, j’ai déjà des clientes qui arrivent avec la Poste, surtout au printemps et en été. Et je n’ai jamais fermé pendant les vacances.» Il fut même un temps où L’Escarpin s’étendait sur trois étages et comptait onze employés. «Et j’ai formé 25 apprentis!», ajoute-t-il avec une légitime fierté.

Une page se tourne

Et aujourd’hui Monsieur Conte? «Les jeunes aiment acheter sur internet, il y a beaucoup de concurrence. Mais malgré ça, nous avons bien travaillé en 2018.» Encore quelques jours et L’Escarpin changera de mains. «Dites bien à nos clients qui ont des bons qu’il faut venir avant la fin de l’année!» Voilà qui est fait. Car dès le 1er janvier, les nouveaux patrons prendront possession des lieux. «Je vais rester deux ou trois mois avec eux pour les aider, et puis ensuite… On ne peut pas prévoir, dit-il une pointe de tristesse dans la voix. Le Seigneur me donne force et courage, et surtout la santé. Ça n’a pas toujours été facile, mais je suis content de ma vie, j’ai eu beaucoup de satisfaction.»

Un article d’Élise Choulat publié dans le N°478 du 20 décembre 2018