Un festival pour marier les « rouges » et les « noirs »!

Tout un symbole: Jacques-Edmond Nussbaumer, de l’Ancienne, et Maurice Périat, du Grütli, ensemble derrière l’affiche du festival de ce week-end. Sébastien Fasnacht © Éditions L’Ajoie

ALLE Le moment sera solennel à plus d’un titre: en plus de l’émotion que peut provoquer une participation au Festival des fanfares du district chez le musicien ajoulot, l’événement sera cette année organisé de concert par l’Ancienne et le Grütli. Un premier pas vers un rapprochement définitif pour deux formations historiquement opposées.

L’un est «rouge», l’autre est «noir». Il y a quarante ou cinquante ans, les voir se parler aurait fait jaser dans le village, les faire poser sur la même photo aurait été inimaginable et les entendre jouer ensemble, dans la même fanfare, un jour de festival, aurait fait se retourner les anciens dans leur tombe. Et pourtant. Ce week-end, à Alle, Maurice Périat, de la Fanfare du Grütli, et Jacques-Edmond Nussbaumer, de la Fanfare L’Ancienne, laisseront de côté leurs couleurs respectives au profit des croches, des doubles-croches et des triolets. En effet, leurs deux formations musicales organisent le 20e Festival des fanfares d’Ajoie main dans la main. Une première!

Plus de musique, moins de politique

Assis à la même table, Jacques-Edmond Nussbaumer et Maurice Périat tiennent entre leurs mains le programme de ces prochains jours. Un rendez-vous attendu par tous les amoureux de musique et les passionnés de fanfare du district. Deux jours de fête qui, en plus de couronner les meilleures formations de la région, ont pour but de réunir les musiciens du cru. «C’est cela qui compte désormais. Dans les fanfares aujourd’hui, on ne fait presque plus de politique. On fait avant tout de la musique», entonnent en chœur les deux membres du comité d’organisation du festival.

Mais, si les choses ont changé, force est de constater que cela n’a pas toujours été ainsi. Il fut un temps, pas si lointain, où la couleur du parti, et donc de la fanfare, prévalait sur tout le reste. Les villages étaient scindés en deux et les concerts étaient autant des occasions d’entendre un morceau de musique qu’un discours de propagande partisane. Un clivage renforcé par la Question jurassienne, dans les années de braise. Le premier changement significatif se fait en 1999 avec l’organisation d’un festival commun à Courtemaîche. Pour la toute première fois, les «rouges» libéraux et les «noirs» démocrates-chrétiens font fi de leurs idéologies opposées et se rassemblent le temps d’un week-end.

Un bastion d’irréductibles

Depuis, en Ajoie, la grande majorité des formations musicales a soit fusionné, soit disparu. Dans les deux cas principalement en raison manque de musiciens. Avec Chevenez, Alle est le dernier village du district à posséder deux fanfares de couleurs différentes. Une nuance qui tend cependant à s’estomper naturellement. «Aujourd’hui, beaucoup de jeunes qui intègrent les fanfares ne sont plus marqués politiquement. Et ils ne comprennent pas ce clivage. Pourquoi ne pourraient-ils pas jouer avec leur petit voisin? Juste à cause d’une question de parti ? Ce n’est plus d’actualité», observe Maurice Périat.

À Alle, les comités directeurs des deux formations, l’Ancienne et le Grütli, l’ont senti depuis quelques temps. En 2014, les deux fanfares opèrent un premier rapprochement en jouant, ensemble, à la Fête jurassienne de musique. Dans la même veine, deux ans plus tôt, les jeunes de l’Ancienne et les cadets du Grütli se rassemblent pour ne former plus qu’une société, baptisée Jeunesse Music’Alle. À partir de là, ce n’était plus qu’une question de temps pour que les deux grandes sœurs s’adoptent l’une et l’autre. «Musicalement, nous ne formons déjà plus qu’une fanfare. Nous répétons ensemble mais à tour de rôle dans le local de chacun. Et l’organisation du Festival des fanfares d’Ajoie de ce week-end est une excellente manière de porter un projet ensemble et de montrer à tous que l’on est capable de s’entendre», explique Jacques-Edmond Nussbaumer.

Une année charnière

Pour le Grütli et l’Ancienne, 2018 sera donc une année charnière: «Le processus en vue du rapprochement final va durer toute l’année. Nous devons revoir les règlements, trouver un nouveau nom, gérer la question des patrimoines. Et tout cela de manière cohérente et sans prétériter personne», indique Maurice Rérat. Un processus bien emmanché qui, si tout continue au même rythme, s’achèvera l’été prochain. «Je crois que pour la majorité des musiciens des deux fanfares, ce rapprochement est vécu comme une évidence. Nous devrons, et c’est normal, convaincre encore les plus réticents. Mais je pense que c’est dans la logique des choses», poursuit Maurice Périat.

Une logique, et un processus, qui pourraient bien être renforcés ce week-end avec l’organisation commune du Festival des fanfares du district, à condition que celui-ci se déroule sans fausse note. Pour la réponse, il vous suffira de scruter les visages des organisateurs dimanche en fin de journée. Les sourires que vous y verrez peut-être seront l’illustration d’un pas de plus vers un rapprochement définitif entre l’Ancienne et le Grütli.


Quatre cent musiciens marcheront sur Alle
Moment incontournable de l’année musicale du district, le Festival des fanfares d’Ajoie, 20e du nom, débute vendredi soir avec le traditionnel loto de la société organisatrice. Samedi, le concours en salle débutera à 16 heures. Chaque fanfare aura alors 25 minutes pour convaincre le jury. Au terme de cette première épreuve, aux alentours de 21 heures, la place sera faite à la société invitée, le Brass Band MG Reiden, pour le concert de gala. Le lendemain dès 9 heures se tiendra le traditionnel concours de marche. Les premières notes sont annoncées, après le café, sur le coup de 9h35. Fin des festivités et du week-end à 16h45, les 400 musiciens des 11 fanfares qui participent cette année au festival pourront, enfin, souffler un peu. SF

Un reportage de Sébastien Fasnacht paru le 24 mai 2018, N°45