Venus d’ailleurs, ils vivent ici. Une expo leur donne un visage

Portrait réalisé par © Isabelle Cerf Worsham

PORRENTRUY Enseignante passionnée de photographie, Isabelle Cerf Worsham vernit sa première exposition demain aux Hospitalières. Elle présente une cinquantaine de portraits d’hommes, de femmes et d’enfants dont la plupart sont hébergés par l’Association jurassienne d’accueil des migrants.

Ils et elles sont afghans, syriens, érythréennes, sri lankais, irakiens, sénégalais. Les visages d’hommes sont les plus nombreux, parce que c’est aussi la réalité de la migration; mais les femmes et les enfants, qui n’échappent pas à cette réalité, n’ont pas été oubliés. Vous les avez peut-être déjà croisés dans les rues de Porrentruy, puisque la plupart y vit. Isabelle Cerf Worsham, elle, les connaît tous: elle les a photographiés et a rassemblé ces images à l’enseigne de son exposition «Portraits d’ailleurs» qui débute demain.

«D’aussi loin que je me souvienne, le sujet me touche, constate la Bruntrutaine. Que des gens soient obligés de partir de chez eux, c’est quelque chose qui m’a toujours rendue triste. Moi, comme tous les Jurassiens, quand j’ai quitté le canton pour aller étudier il fallait que je rentre le week-end!» En parallèle, Isabelle Cerf Worsham s’intéresse depuis toujours à la photographie: «Petite, je feuilletais le magazine «Life» que nous avions à la maison – et que j’ai d’ailleurs toujours». Attirée par les disciplines artistiques, elle s’essaie à la peinture, à la création de masques… «Mais le problème avec ces activités, c’est qu’elles prennent de la place. Pour la photographie, il suffit d’un appareil photo et d’un ordinateur, et ça je l’avais déjà.»

Le portrait de la photographe… par Serge Picard. Et ci-dessous, quelques portraits de l’exposition © Isabelle Cerf Worsham

Agir contre le racisme

Perfectionniste (n’est-elle pas allée jusqu’à Bali pour s’initier à la fabrication de masques traditionnels?), elle suit en 2008 et 2009 une formation avec la photographe ajoulote et enseignante à l’Ecole d’arts de La Chaux-de-Fonds Sandra Hüsser, puis durant trois étés d’affilée des stages à Arles. C’est à ce moment-là qu’elle formule pour la première fois l’idée d’un travail autour des migrants.

Dans la foulée, à l’automne 2016, elle s’inscrit à un autre stage, à Paris cette fois-ci. «La condition, c’était d’arriver avec une idée de sujet.» La suite, on la devine. Le choix s’impose d’autant plus comme une évidence que «c‘était la période où de nombreux migrants arrivaient en Suisse, et je me bagarrais sans cesse sur Facebook avec des racistes». Plutôt que de s’énerver sur les réseaux sociaux, elle décide d’agir, en faisant des photos. Abdel Kareem, un jeune Syrien auquel elle donne des cours de français, lui fait rencontrer un couple d’amis, elle fait leur portrait… et c’est parti.

Une soixantaine de photos en tout

De là à l’exposition qui sera vernie demain, il y a toutefois eu encore beaucoup de travail et de rencontres, souvent facilitées par la présence d’un ami afghan, Mirwais Sadeqi, de Porrentruy, qui lui a servi d’interprète et d’assistant. Beaucoup de doutes aussi: «Quand je suis arrivée à Paris, j’étais la seule non professionnelle. J’ai voulu repartir, mais le prof m’en a dissuadée. Et au final, sur les neuf personnes qui ont suivi cette formation, je suis la seule qui a abouti à quelque chose!»

Ce «quelque chose», c’est donc une exposition qui rassemble une cinquantaine de portraits, dont une série où les protagonistes sont en situation de travail, et une dizaine de photos de chambres. De chambres? «Oui, j’ai voulu photographier aussi les lieux où ils vivent, suite à une polémique, sur Facebook encore, à propos d’un hôtel 4 étoiles qui allait être converti en centre d’hébergement pour des migrants. La réalité c’est qu’ils vivent dans des chambres décentes, oui, mais ils sont quand même le plus souvent entre 4 et 6 par chambre.» Puisqu’on dit qu’une image vaut mille mots, rendez-vous aux Hospitalières dès demain!

Claire Jeannerat, 18 janvier 2018, N°432