Yves Riat: «Coghuf a été mon université»

CHEVENEZ Contestataire, fervent combattant dans la lutte jurassienne, élève de Coghuf et artiste accompli, Yves Riat est un personnage atypique. Depuis plus d’un quart de siècle, dans sa Galerie Courant d’Art, il se bat pour faire découvrir les œuvres qu’il aime au public ajoulot.

C’est une porte ouverte avec les clefs dessus qui nous accueille à l’heure du rendez-vous. Il est 8h30, nous sommes à la Galerie Courant d’Art, à Chevenez. Yves Riat, qui farfouille encore dans la partie habitation de la grande bâtisse, l’a fait exprès: c’est une invitation à la découverte, celle des tableaux du Prévôtois Ignacio Ruiz qu’il expose actuellement. Au centre du local, la Protubérance des Frères Chapuisat invite à fureter entre l’enchevêtrement des planches où se cachent d’autres œuvres.

«Je peignais du faux bois sur des cercueils»

Si les plus jeunes d’entre nous ne connaissent Yves Riat que comme galeriste, les plus anciens se souviennent de ses œuvres. Car l’Ajoulot est un artiste avant tout et un amoureux de l’art pictural de très longue date, malgré un environnement peu propice. «Je suis né dans une famille paysanne, ici, à Chevenez.» Une famille catholique comme l’Ajoie en compte par dizaines à cette époque. Mais son esprit rebelle s’agite déjà. «J’ai tout de suite été révolté contre tout, l’Église, cette façon d’éduquer», se souvient le galeriste. Par chance, Yves a une grand-tante qui vit à Bienne et qui l’initie assez tôt à la peinture. Petit à petit, le jeune homme, qui consacre le plus clair de son temps à la lutte jurassienne, se prend à rêver qu’il deviendra artiste. «J’aurais voulu faire les Beaux-Arts, mais mes parents n’en avaient ni l’envie, ni les moyens. J’ai donc fait un apprentissage de peintre… en bâtiment. Je peignais des enseignes et j’ai appris à faire du faux bois sur des cercueils… Je détestais ce travail!» Yves trouve donc une échappatoire et part à Bâle suivre des cours à la Kunstgewerbeschule.

Bâle, Bruges, Chevenez

Plus que de la technique, ce séjour sur les bords du Rhin apportera au jeune Ajoulot un nouvel élan: «Un soir, j’ai rencontré Armand Stocker, l’un des fils de Coghuf, qui buvait un verre dans le Petit-Bâle. Je lui ai demandé un rendez-vous avec son père.» Et ça marche! Le jeune homme rencontre l’artiste bâlois dans son antre à Muriaux. Nous sommes en 1969. «Le courant est tout de suite bien passé. Il m’a accepté dans son atelier, j’ai travaillé une année avec lui. J’y étais très attaché, Coghuf a été mon université, une université de vie aussi

Alors qu’Yves Riat, qui a à peine 22 ans, s’ennuie un peu sur les bancs de l’Académie de peinture de Bruges où il s’est inscrit sur les conseils de Coghuf, sa vie prend un nouveau virage. «Cette maison était à vendre à Chevenez. C’était la maison de mes rêves, avec son petit côté manoir.» Il rentre en Ajoie et l’achète. Commence alors un énorme chantier de rénovation.

Sur le plan artistique, Yves s’épanouit. «J’ai peint jusqu’à 40 ans avec un bon nombre d’expositions et un certain succès. Mais pour moi, un artiste ne doit pas trop s’occuper d’argent.» Distancé des peintres jurassiens réputés de cette période (Gérard Tolck, Yves Voirol, etc.) qu’il juge trop «sectaires», il décide de créer une galerie pour y exposer ses propres œuvres. «Et je me suis dit que c’était quand même vachement prétentieux!» Ce sera finalement Jean-Claude Schweizer, de La Chaux-de-Fonds, qui vernira la première exposition. Ainsi naquit la Galerie Courant d’Art en 1992.

Sensibiliser les jeunes

Très vite, l’ouverture de ce lieu suscite l’engouement du public et un comité prend en charge la gestion. «On a eu jusqu’à 200 membres soutien, ce qui nous a permis de faire venir des pointures, pas pour vendre, juste pour faire plaisir aux gens.» Mais les années passant, l’enthousiasme fléchit. «Aujourd’hui, je suis fatigué du manque d’intérêt des gens, regrette Yves Riat. Il y a une rupture très profonde avec la société que j’ai connue il y a 25 ans.» Alors l’Ajoulot mise sur la jeunesse: «Je me suis rendu compte que c’était impossible de démocratiser l’art. En un quart de siècle, je n’ai pas avancé d’un iota! Mais les écoles peuvent faire quelque chose. Je veux juste que ces jeunes aient un bagage qui leur permette d’apprécier une œuvre, de s’extasier.» À l’image de ces classes du district qui ont organisé dernièrement des ateliers le temps d’une journée autour de la Protubérance, un «excellent support», selon Yves Riat. Et pourquoi ne pas y faire un tour cet été, la galerie restera ouverte jusqu’au 22 août. Les horaires pourraient même être élargis pendant les vacances!
Un article d’Élise Choulat, 5 juillet 2018, N°456
L’exposition d’Ignacio Ruiz, la «Protubérance» des Frères Chapuisat et bien d’autres œuvres sont à découvrir en période normale le samedi et le dimanche de 14h30 à 18h ou sur rendez-vous. Renseignements au 032 476 63 70.